Schubert décortiqué

Schubert, Lieder - Paris (TCE)

Par Clément Taillia | dim 07 Février 2010 | Imprimer
Dernier venu des trois grands cycles de Lieder signés Franz Schubert, Le Chant du Cygne est peut-être aussi le plus complexe : à la différence de La Belle Meunière et du Voyage d’Hiver, il est assez difficile d’y trouver une évolution, une unité, une cohérence… et pour cause : composé d’un florilège des derniers Lieder écrits par le compositeur, réunis dans l’ordre que l’on connaît après son décès par son éditeur, il risque de n’être interprété que comme une collection arbitraire de mélodies.
 
Renforcée par la durée du cycle, légèrement inférieure à celle des deux autres, cette impression est, dans le présent récital, encore accentuée par la programmation, en début de concert, de quelques « Lieder tardifs ». Relativement longs, et caractérisés par une écriture complexe, toute en nuances stylistiques et en ruptures rythmiques (à l’image de « Prometheus », donné en ouverture), ces derniers annoncent déjà Le Chant du Cygne, avec lequel ils sont enchaînés sans entracte. Dans certains cas, il y a presque un effet d’écho : « Gruppe aus dem Tartarus » (composé en 1816), évoque d’emblée « der Atlas », le premier des poèmes de Heine mis en musique dans Schwanengesang (même apparition hallucinée, même sens de la description morbide et du rythme claudiquant). On sait gré à Dietrich Henschel de présenter un programme exigeant et bien pensé –et il est vrai que, matériellement, les 50 minutes que dure le cycle ne peut pas remplir tout un concert. Cependant ce genre de mise en perspective n’est pas sans poser des problèmes. Comment ne pas craindre de voir le cycle se déliter, et se diluer avec les autres Lieder proposés en début de programme ? Comment ne pas se dire, ensuite, que « Prometheus » et « Gruppe aus dem Tartarus » ont peut-être beaucoup plus de points communs (bien que publiés isolément) que bien des Lieder du Chant du Cygne ?
 
On reconnaît tout de même que ce programme, un peu piégeant, est défendu avec conviction par les interprètes. Salué dans ce répertoire depuis déjà plusieurs années, Dietrich Henschel démontre une fois de plus que sa réputation ne repose pas sur du vide. L’intelligibilité de la diction, l’éclairage particulier apporté à certains mots (une belle et subtile palette de nuances accompagne, comme il se doit, les répétitions de « Gute Nacht » à la fin de « Kriegers Ahnung »), signalent un spécialiste du genre. Les partis-pris interprétatifs sont défendus jusqu’au bout et avec cohérence… quitte à surprendre de temps à autre. Tous chantés decrescendo, les « Adi » (« Adieu ») en début et en fin de strophe dans « Abschied », évoquent certes de manière convaincante le départ et l’éloignement, mais la subtile mécanique rythmique de ce Lied s’en trouve quelque peu éclatée, à force d’être ainsi disséquée. Comme si la fidélité à la lettre mettait en péril la fidélité à l’esprit du compositeur… Mais n’est-ce pas là typiquement un défaut de Liedersänger ? La voix elle-même semble faite pour ce répertoire, bien projetée quoique de dimensions assez modestes, et suffisamment claire pour être celle d’un promeneur en proie au tourment amoureux. Seuls les aigus, plus étriqués, ne s’épanouissent pas avec l’aisance voulue, et mettent le chanteur en difficulté. La dernière partie des « Damnés du Tartare » s’en ressent particulièrement, et sonne comme sous-dimensionnée. Mais dans les pièces plus élégiaques, ou plus légères (la célébrissime « Ständchen », ou encore « Taubenpost », qui clôt le cycle), que d’intelligence, que de charme et de distinction ! Pour parfaire ce récital, manquait peut-être, nous l’avons dit, un élan supplémentaire de spontanéité,… mais heureusement, ce supplément d’âme est apporté par Fritz Schwinghammer, à l’accompagnement tout en douceur, écrin idéal pour un beau Chant du Cygne.
 
 
 

 

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