Posture romantique, la chemise ouverte et la chevelure en crinière de lion, Konstantin Krimmel est une sorte de géant venu des montagnes, un physique impressionnant qui cache un cœur tendre. Nous l’avions déjà entendu et repéré ici-même en 2022, voix exceptionnelle qui promettait déjà beaucoup.
Eh bien, il a encore fait des progrès !
Né à Ulm dans une famille d’origine roumaine, il a reçu sa formation à Stuttgart. Repéré par les Schubertiades dès 2020, lauréat de nombreux prix, il s’est vu offrir des concerts régulièrement depuis lors, avec pour couronnement cette année-ci trois récitals couvrant les trois grands cycles de Schubert : Schöne Müllerin hier soir, Winterreisse mercredi prochain (nous y serons) et Schwanengesang samedi : une véritable consécration.
La voix est idéalement placée, très en avant dans le masque facial, ce qui lui permet toutes les nuances, du pianissimo le plus tendre au fortissimo le plus tonitruant sans rompre la ligne de chant, mais aussi une magnifique variété de couleurs et de relief. La voix est parfaitement libre, tout le haut du corps est détendu, la diction très soignée, le visage s’éclaire d’expressions toutes liées au texte, exprimant avec franchise et sincérité les émois du jeune apprenti meunier qu’il incarne presqu’idéalement, avec son physique d’homme des bois taille XL. Tout ici est réuni pour donner vie à une partition que tout le monde connait, à l’endroit et à l’envers, ce qui génère toujours des attentes démesurées.
Dès l’entame du cycle, le ton est donné : par les couleurs de la voix, par une ornementation discrète et libre, dans le genre de celle que Julian Prégardien a défendu dans son enregistrement paru l’an dernier, principalement dans les Lieder strophique où la même mélodie revient abondamment, et avec la complicité absolue d’Ammiel Bushakevitz au piano, on y reviendra, il place son interprétation sous l’angle de la narration, évitant la théâtralité d’une personnalisation trop immédiate, mais en respectant les alternances de climat voulues par la partition.
Wohin ? est donné tout en nuances, en insistant sur les figuralismes qui nous font entendre le bruissement du ruisseau, Halt ! est un joyeux paysage où pointe déjà une question que le Lied suivant poursuit. Et avec quel plaisir il tient tous les rôles dans Am Feierabend, exagérant les contrastes, introduisant une note d’humour. En rupture complète et dans la simplicité, Der Neugierige est très mesuré, d’une grande délicatesse, délicieusement poétique, propre à générer l’émotion. Nouvelle couleur avec Ungeduld : on est entièrement dans le texte, joué presque comme au théâtre, avec une réelle virtuosité vocale jamais prise en défaut. La simplicité confondante de Morgengruß renoue avec la narration pure, de même que Des Müllers Blumen, d’une naïveté presqu’enfantine, exprimée par des nuances piano d’une grande pureté. Krimmel n’est jamais aussi émouvant que quand il dépose les armes, abandonnant toute idée de beau chant – sa voix splendide suffit – pour raconter les choses simplement. Il fait confiance à la partition : sous le texte un peu fade de Müller se déploie le chant pur de la musique de Schubert qui sauve tout.
Vient ensuite Tränenregen donné avec un certain détachement philosophique, rehaussé par les petites ritournelles du piano, très investies, et le magnifique passage en mineur à la dernière strophe du Lied. Mein ! introduit une nouvelle rupture de ton et un retour à la virtuosité. C’est aussi l’occasion pour le chanteur de montrer une personnalité très forte, imaginative, capable d’un investissement permanent sous des dehors détendus. La voix est pleine de réserves, dont il use librement dans Pause, largement orné à nouveau, d’une grande modernité de ton mais sans enfreindre la tradition. Ironique et un peu cabot dans Mit den grünen Lautenbande, il montre une diction impeccable dans Der Jäger, une virtuosité impressionnante sans détimbrer aucunement, qui se poursuit encore dans le Lied suivant.
Die liebe Farbe constitue sans doute la cime de la grande arche que Krimmel construit un peu à notre insu, où il pousse le pathétique à son paroxysme dans des nuances proprement sublimes à force de simplicité et de délicatesse. Il réserve ses moyens vocaux considérables pour Die böse Farbe et tient son public en haleine pour Trockne Blumen : l’intensité expressive est maximale, avec une belle intériorité magnifiée encore par la simplicité de la mélodie, et rehaussée entre chaque strophe par de longs silences qui en renforcent le sens. Du très grand art ! Le cycle bascule alors vers une mélancolie résignée, une émouvante lassitude (Der Müller und der Bach) et une conclusion en forme de constat philosophique (Des Baches Wiegenlied). L’histoire va s’achever comme elle a commencé, en toute simplicité, et sans aucun signe de fatigue.
D’avoir ainsi détaillé chaque mélodie du cycle, on en oublierait presque de parler de la construction de l’ensemble qui est pourtant parfaitement présente, et dont on ne se rend vraiment compte qu’à la fin, à l’heure où la nature consolatrice apporte la paix et la résignation. L’engagement total des deux musiciens pendant tout le cycle, leur parfaite maîtrise et leur talent, ils les ont mis au service de la narration, de la spontanéité, et de l’épanouissement vocal. C’est cela qui a permis de faire émerger le sens et la poésie du texte (celui de Müller, mais surtout celui de Schubert). Et que dire du pianiste, partenaire de longue date, qui tout au long du récital, aura su se montrer discret, mettant sans cesse le chanteur en avant, en parfaite unicité d’intention avec lui, et pourtant bien présent dès qu’il est seul entre deux strophes ou en de courts postludes. La construction du cycle, qu’on sent très travaillée, est réellement affaire commune aux deux musiciens, une seule intention, une seule voix menée à deux plutôt qu’un dialogue, un type de complicité que seule permet une longue expérience à deux.
La concentration de Krimmel est telle qu’une fois le cycle terminé tout en douceur, il impose par sa seule immobilité un long et magnifique silence au public, pourtant débordant d’enthousiasme. La salle finira pourtant par s’exprimer en une explosion spontannée pour une longue standing ovation. On sent les deux musiciens très émus par ces acclamations. De guerre lasse et après de nombreux rappels, ils accorderont encore un bis, Süßes Begräbnis de Carl Loewe sur un texte très sombre de Friedrich Ruckert, choisi, comme l’explique longuement le chanteur, pour sa proximité de climat avec les deux derniers Lieder du cycle.