Elzbieta Sikora, la plus française des compositrices polonaises, puisque installée en France depuis 1981, vient de créer à 81 ans son tout nouvel opéra, adapté du roman d’Oscar Wilde, Le Portrait de Dorian Gray. L’occasion pour le Ministère de la Culture polonais de lui remettre une médaille en hommage à sa riche carrière, à l’issue de la représentation.
Une création à l’opéra de Poznan, qui nous a néanmoins procuré des sentiments mitigés. Si l’adaptation du livre et la mise en scène de David Pountney se révèlent très intéressantes, la partition, quant à elle, n’a pas entièrement convaincu. La faute sans doute à une certaine uniformité d’inspiration ici, malgré les sortilèges du langage très personnel de la compositrice. Ancienne élève de Pierre Schaeffer à l’IRCAM, membre fondatrice d’une certaine avant-garde en Pologne (groupe KEW) dans les années 70, ses moyens d’expression sont effectivement larges : influence de la musique extra-européenne, usage d’instruments inattendus et de sons enregistrés dans la nature, mixés, exploités avec l’informatique musicale, recours au son spatialisé du langage acousmatique et utilisation massive de l’amplification pour des sonorités inouïes. Avec le spectre électroacoustique, le travail sur les couleurs et les rythmes dans l’orchestre classique, sont au cœur de son travail, qu’on a défini comme « expressionniste lyrique », qui compte près d’une centaine d’oeuvres – dont un autre opéra (de même ambition quant à la durée) consacré à Marie Curie, dont la partition est bien plus riche d’inspiration que celle de ce Dorian Gray.
Les chœurs de l’Opéra de Poznan, parfois enregistrés, et chantant du foyer (avec certains instruments percussifs) par le truchement de l’amplification, sont des plus impressionnants dans ce Dorian Gray (représentant la communauté numérique d’un réseau social, communauté ou meute partagée entre idolâtrie et violence de la curée). Ils offrent plusieurs des meilleurs moments de l’opéra. Sinon le langage musical semble principalement basé sur une seule formule, et ce, malgré quelques beaux moments. Pendant les deux actes (chacun de quarante cinq minutes), se retrouvent le plus souvent de longues phrases se distribuant de pupitres en pupitres, caractérisant chaque personnage ou situation, et se concluant quasiment systématiquement par le procédé de l’exaspération sonore fortissimo, et d’agrégats d’instruments conclus aux cuivres. Certes Elzbieta Sikora veut matérialiser dans la fosse (cordes, guitare électrique, bois, une partie des percussions) et au moyen de gigantesques baffles au premier balcon (avec les chœurs donc), la frénésie outrancière de l’emballement numérique sur les réseaux sociaux, mais il manque cette fois à la tunique de Nessus sonore d’Elzbieta Sikora (uniment traversé d’éclats et de stridences en un procédé vite monotone) la possible subtilité d’autres climats et l’éventuel dévoilement d’arrière-plans psychologiques plus nuancés.
Mais ceci dit, le spectacle est des plus roboratifs grâce au travail de David Pountey et de son équipe, même si la distribution souffre du choix du ténor dans le rôle-titre (Rafal Zurek quasiment toujours couvert par le dispositif musical et chanteur au timbre peu séduisant). Faisant le choix d’une scénographie parfois abstraite mais belle, très lisible (l’univers numérique) ou comiquement outrancière (par exemple au deuxième acte avec une fête orgiaque empruntée à la Salomé du même Wilde, introduisant un ballet dans l’opéra), David Pountney a su répondre avec maestria à la commande d’Elzbieta Sikora. Son adaptation, actualisée, nous propose de retrouver l’avide Basil Hallward, de peintre devenu photographe, faisant et défaisant les réputations numériques, et qui manipulera le beau Dorian Gray en créant son profil (mot-dièse #PrinceCharmant) sur le réseau « Bric-à-brac » afin de faire fortune. Le cynique photographe (incarné avec talent mais sans trop de noirceur par le baryton Michal Partyka) n’hésitera d’ailleurs pas à filmer la pauvre Sybil agonisante, interprétée par la superbe et très engagée Joanna Freszel, à la voix idéalement projetée et au beau médium sans oublier les aigus dardés. Les modes de chant privilégiés par la compositrice évoquent beaucoup ceux de Benjamin Britten. Le personnage de Lord Wotton passé à la trappe de l’adaptation, l’histoire subit aussi une modification significative de son enseignement moral en présentant une réflexion sur le narcissisme contemporain. C’est Dorian lui-même qui subit physiquement l’outrage du temps et de ses mœurs dissolues, et qui cherchera en vain une réhabilitation dans une mission humanitaire. Parmi les interprètes de ce Dorian Gray au livret en anglais, la performance de la mezzo Gosha Kowalinska (La Grise) se métamorphosant en divers personnages a été très remarquée. Son chant plein et impérieux (avec des interventions signant autant de moments forts comme celles de Joanna Freszel) a largement dominé une distribution un peu terne.


