So british ?

Récital - Paris (Garnier)

Par Clément Taillia | ven 12 Février 2010 | Imprimer
Partout acclamé comme un Posa, un Wozzeck, un Don Giovanni ou un Comte Almaviva d’exception, Simon Keenlyside n’a pas eu, jusqu’alors, une réputation de Liedersänger rigoureusement à la hauteur de son succès à l’opéra. Que cette injustice soit vite réparée ! Quelques uns de ses derniers disques se consacrent avec bonheur au Lied et à la mélodie, auxquels il rend justice de plus en plus régulièrement sur les grandes scènes du monde.
De passage au Palais Garnier après Genève et Milan, le baryton anglais n’était pas là pour se rappeler au bon souvenir des admirateurs qui l’avaient acclamé dans quelques productions récentes, mais bel et bien pour démontrer que sa voix, toute adaptée qu’elle soit aux effusions les plus théâtrales, n’en est pas moins idéale pour les répertoires intimistes.
Remarquons, tout d’abord, que la première partie du récital est intégralement consacrée au répertoire français. Maîtriser les subtilités de la langue de Verlaine, de Silvestre, d’Hugo (Fauré) ou de Renard (Ravel) aurait pu être une gageure, particulièrement pour un non-francophone ; il n’en est rien ! C’est même précisément la clarté de l’élocution qui enchante en premier lieu, dans le florilège de mélodies de Gabriel Fauré proposé en ouverture de programme. L’excellence de la diction, rarement prise en défaut dans toute cette première partie, s’accompagne, pour notre plus grand plaisir, d’une connaissance intime de l’univers particulier de la mélodie française, et, partant, d’une réelle adéquation stylistique. A l’aise dans les sombres méditations de « Spleen » comme dans l’imagerie poétique de « Mandoline », dans les exclamations de l’énergique « Fleur jetée » comme dans le sourire doux amer du « Papillon et de la fleur », Simon Keenlyside trouve ensuite d’emblée, pour les complexes Histoires Naturelles de Ravel, un ton adéquat, truculent mais qui ne sacrifie pas le timbre de la voix à la toute-puissance du discours. Très novateur et audacieux sur le plan de la diction, ce cycle qu’Emile Vuillermoz considérait comme la « bataille d’Ernani » du compositeur, est de ceux qui font sortir les « récitalistes » de leur cadre usuel –car, outre les qualités inhérentes à tout Liedersänger, il faut un certain talent d’acteur pour imiter sur scène le cri d’un paon ou la posture d’un cygne ! Souvent bien inspiré, Keenlyside n’est pas gêné par ces difficultés, et se fait narrateur plein d’humour et de fantaisie. Son interprétation y gagne un charme indéniable. Malcolm Martineau facilite cela, qui donne à l’accompagnement toute la fraîche versatilité requise. A l’entracte, il ne nous restait plus qu’à espérer, pour que notre bonheur soit complet à la seconde partie, un public qui cesse enfin d’applaudir après chaque mélodie…
Nous sommes exaucés en rejoignant notre fauteuil : une voix courtoise mais ferme explique que les Dichterliebe sont « un cycle de Lieder » que le public n’est pas tenu d’interrompre par des « applaudissements intempestifs ». Recadrage aussitôt salué… par une salve d’applaudissements nourris ! Désormais concentré à la perfection, dans le plus célèbre cycle de Robert Schumann, Keenlyside fait preuve (et ce n’est pas sans surprendre) de qualités toutes françaises ! Il n’est ni Matthias Goerne, ni Dietrich Henschel, n’est semblable, pour le dire vite, à aucun des élèves de Dietrich Fischer-Dieskau, n’est pas en vérité le chanteur le plus viscéralement lié à cette musique. Mais, conscient de ce qui pourrait être, chez beaucoup de ses confrères, un véritable handicap, il puise dans les poèmes de Heine ce qu’ils ont de plus corseté, de plus élégant, de plus aristocratique, et laisse aux autres le soin de plonger aux tréfonds des tourments de l’âme et du cœur. Comme si, au Voyageur au-dessus d’une mer de nuage de Kaspar Friedrich, Keenlyside préférait un portrait de Thomas Lawrence. Cette vision qui penche légèrement vers un certain classicisme n’a pourtant rien d’aseptisé et, bien souvent, l’armure se fend, montrant des blessures qui bouleversent et qui fascinent : « Ich grolle nicht », comme tenu d’un seul souffle, n’est qu’un crescendo terrible et ravageur, la morbide détermination de « Die alten, bösen Lieder », l’exaltation de « Die Rose, die Lilie » ou encore la mélancolie pétrifiée qui hante «Ich hab’im Traum geweinet » sont naturellement porteurs d’émotions. Mais jamais celles-ci ne sont suscitées par des effets faciles ou des affects trop appuyés. Là encore, Martineau est le meilleur des compagnons de route : lui qui connaît Schumann comme sa poche mais qui ne le joue jamais avec routine, suspend la salle à son clavier lors du postlude qui conclut le cycle. Exigeante, la démarche l’était, sans pour autant confiner à l’austérité si l’on en juge par l’accueil reçu par les interprètes. Cédant à la demande générale, Keenlyside concède pas moins de 5 bis, mais aucun en français, « car après une partie en allemand, ce ne serait pas de bon goût. » Ah bon ?
 

 

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