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Les Mystères d'Isis - Paris (Pleyel)

Par Jean-Marcel Humbert | sam 23 Novembre 2013 | Imprimer
 
Quelle aurait été la postérité de La Flûte enchantée de Mozart si, toutes autres partitions perdues, n’était restée que celle de ces Mystères d’Isis, version française réalisée pour la création à Paris en 1801 ? Certainement fort grande quand même, car malgré d’innombrables « arrangements », cette version a connu un immense succès public : c’est l’œuvre la plus joué entre 1801 et 1810 à l’Opéra de Paris (71 représentations), où elle est donnée au total 128 fois jusqu’en 1827 ; elle connait en province un enthousiasme équivalent. Le succès de La Flûte avait été tout aussi important dès sa création à Vienne en 1791 (une centaine de représentations en moins d’un an), et l’œuvre représentée entre 1791 et 1801 dans une centaine de villes à travers l’Europe. A cette date, seule Paris ne l’a pas encore jouée. D’ailleurs, les œuvres lyriques de Mozart y sont quasiment inconnues, et Les Noces et L’Enlèvement y ont rencontré l’insuccès. En effet, l’Opéra a interdiction de donner des œuvres étrangères : il faut que le livret soit français, et qu’y soient inclus récitatifs et ballets. Cela explique donc cette version « reconstruite » très différente de la version viennoise.
Sans doute, le côté égyptien de l’œuvre est pour beaucoup dans son succès parisien. Non pas en raison de la campagne d’Égypte de Bonaparte : celle-ci, sans être encore terminée (la capitulation du corps expéditionnaire français date du 31 août 1801), n’est plus du tout d’actualité, et même si Bonaparte est rentré discrètement en France dès 1799 accompagné de Dominique Vivant Denon, peu de documents attestent à ce moment de l’importance scientifique de cette expédition militaire (l’ouvrage de Denon ne paraît qu’en 1802, et la Description de l’Égypte entre 1809 et 1829). En revanche, les décors spectaculaires fascinent les spectateurs, et puis il y a Isis, la déesse égyptienne bien connue dont le culte s’était répandu dans tout le monde romain. Elle était encore suffisamment présente dans les esprits au XVIIe siècle pour que Lully en fasse le sujet d’une tragédie lyrique (1677), et sous la Révolution pour que la Fête de la Régénération, sur la place de la Bastille (10 août 1793) la représente sous la forme d’une fontaine. D’ailleurs, elle sera à nouveau figurée à la fin de l’Empire sur l’un des frontons du Louvre, puis dans les armes de la Ville de Paris. L’œuvre participe ainsi du lien avec la Révolution française indispensable à Bonaparte qui s’en veut l’héritier. On n’est donc guère surpris de trouver dans le livret des mots qui peuvent s’adapter aux domaines maçonnique et révolutionnaire très liés, et supposés hérités de l’Ancienne Égypte : la sagesse et la justice.
Mais c’est surtout à l’œuvre de Mozart elle-même, unanimement reconnue, que revient le principal mérite du succès. Pourtant, elle a subi de profondes modifications : changement du titre (pour revenir à celui souhaité par Schikaneder et refusé par Mozart), du livret, des noms des personnages, de l’ordre de nombreux airs, des tessitures (l’Opéra n’ayant pas dans la troupe de chanteuse soprano colorature, le rôle de la Reine de la Nuit/Myrrène est modifié pour une voix de mezzo, et c’est Pamina qui chante l’un des airs de la Reine sans les notes aigues), des personnages (les trois enfants disparaissent, de même que Monostatos, alors que Papagena/Mona voit son rôle considérablement étendu). Quant à la musique, si elle est bien l’œuvre de Mozart (sauf le lever de rideau de l’acte IV emprunté à Haydn), il s’agit d’un pasticcio qui ajoute et mêle des airs et ensembles de La Clémence de Titus, des Noces de Figaro et de Don Giovanni. Les airs originaux sont par ailleurs souvent modifiés, et d’autres deviennent duos ou trios. Les spectateurs, ce soir, s’amusent beaucoup de ces surprises.
Berlioz, lui, n’appréciait ni ces fantaisies, ni l’adaptateur Lachnith, qu’il traite de crétin et de profanateur. Il n’a certes pas le même regard que ses contemporains – qui doivent attendre 1829 pour découvrir à Paris la version originale jouée par une troupe allemande –, et ses critiques, à la suite de celles de Stendhal, nourrissent une longue controverse qui aboutit dans les années 1860 à un plus grand respect des œuvres originales et à l’abandon des « adaptations », mais pas encore des versions françaises.
Ce concert, qui donne donc à entendre ces Mystères d’Isis pour la première fois depuis 1827, est pourtant un véritable enchantement, et pas seulement pour esthètes et musicologues avertis. Certes, nous découvrons l’œuvre, et la jugeons avec des références et des critères autres que ceux de Berlioz. Mais cette version si différente de La Flûte se laisse suivre et entendre avec plaisir. Et puis, il faut convenir que certaines faiblesses de construction du livret original sont ici corrigées dans un esprit plus cartésien…
Il faut dire aussi que la réalisation musicale est d’une qualité exceptionnelle, malgré l’absence d’Hervé Niquet, souffrant, remplacé par l’excellent chef mozartien Diego Fasolis, qui entraîne ses troupe – dont Le Concert Spirituel et le très bon Chœur de la Radio Flamande – avec une fougue irrésistible. Sandrine Piau, également souffrante, est remplacée par Chantal Santon-Jeffery qui se révèle une excellente Pamina. La Myrrène de Renata Pokupic est évidemment surprenante, du fait de la tessiture et des airs qui ne sont pas ceux que l’on attend (Donna Anna et Vitella), mais la vaillance et l’engagement de la cantatrice arrivent néanmoins à caractériser le personnage. Sébastien Droy donne vie, avec une voix parfaitement adaptée, à un Isménor plus proche du Tamino que l’on connaît, mais dont le rôle paraît plus court et effacé. Tassis Christoyannis et Marie Lenormand apportent aux rôles de Bochoris et de Mona des voix plaisantes et une interprétation bien en adéquation avec le côté plus légers et souvent comique de ces personnages. Jean Teitgen campe de sa voix sombre un magnifique Zarastro, et Mathias Vidal est tout aussi extraordinaire dans un double rôle malheureusement trop court. Camille Poul, Jennifer Borghi et Élodie Méchain ont trois voix parfaitement complémentaires, et Marc Labonnette complète fort bien cette distribution sans faille dont, il faut le souligner, la prononciation du français est particulièrement soignée.
On peut maintenant rêver à une production scénique dans des décors à l’ancienne (une idée pour le Festival della Valle d’Itria à Martina Franca ?). Il reste à attendre la parution de l’enregistrement qui a été réalisé lors de ce beau concert.
Vous pouvez lire le livret publié en 1806, qui comporte le détail des emprunts musicaux, sur google-books.
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