Thielemann, maître du Staatsoper

Siegfried - Vienne (Staatsoper)

Par Clément Taillia | mer 09 Novembre 2011 | Imprimer
 

 

Plus encore que les chanteurs, ce sont les chefs d'orchestre qui fascinent les viennois. Ils ont adoré Karl Böhm et Karajan, ils ont, pour des motifs parfois douteux, conspué Lorin Maazel, ont acclamé Abbado, l'ont hué, puis l'ont acclamé encore, et ils ont pleuré de joie quand, de loin en loin, Carlos Kleiber leur concédait une Bohème, une Carmen, un Rosenkavalier. Plus récemment, c'est Seiji Ozawa qui a eu leur faveur, avant que ses ennuis de santé le tiennent éloigné des podiums. Les interminables files d'attente devant le guichet des Stehplätze, l'écran géant permettant à des mélomanes enthousiastes et frigorifiés de suivre l'événement en direct dehors, et les immenses ovations qui accueillent chacune de ses entrées dans la fosse disent qu'aujourd'hui, le maître du Staatsoper s'appelle Christian Thielemann.

 

A la première note de musique, on comprend que l'atmosphère surchauffée dans laquelle s'est déroulée le premier Ring viennois de l'illustre chef allemand n'était pas sans raison d'être : face à un orchestre d'exception, qui connaît si bien son Wagner qu'il pourrait presque le jouer tout seul, Thielemann laisse son empreinte, toute en nuances... Si les différents plans sonores sont minutieusement détaillés, le fourmillement musical qui se déploie depuis la fosse se trouve toujours solidement cadré par des cuivres et des contrebasses marmoréennes. Si les pages les plus contemplatives du troisième acte ne manquent pas de grandeur, d'autres passages (avec Mime, notamment) ruissellent de détails savoureux, presque comiques. Si, à la toute fin du I ou au début du III, l'orchestre peut devenir une violente lame de fond balayant tout sur son passage, les voix, miraculeusement, sont bien moins écrasées que soutenus par cette impressionnante masse sonore. Surtout, à travers ce Siegfried contrasté, tellurique, dionysiaque (on écrirait presque : épicurien), se dessine un Ring vraiment et enfin théâtral, porteur d'une pulsation dramatique tendue et nervurée comme rarement.

C’est cette pulsation que l'on retrouve avec bonheur dans la mise en scène. Sven-Eric Bechtolf refuse certes l'imagerie un peu naïve de Siegfried. Il a même choisi d'alléger, dans un louable souci de clarté et d'élégance, l'imposant bestiaire qui le compose (l'ours et le dragon ne sont pas montrés, mais suggérés par des effets de lumière et des projections vidéo). Il conserve cependant l'essentiel : le dynamisme d'une direction d'acteur acérée et volubile, là où l'on s'était habitué à ne voir que des postures hiératiques ; l'énergie terrienne (pour ne pas dire terre à terre), l'espèce de légèreté euphorique qui parcourt toute l'œuvre, quand on ne veut voir du Ring que ses éléments les plus métaphysiques ; les arcanes franchement humoristiques (la partition ne dit pas autre chose, Thielemann le montre bien !) révélés par un compositeur que l'on est trop prompt à enfermer dans un tragique grandiloquent.

C’est cette pulsation que l'on n'osait attendre dans la distribution - dès le prélude, on songeait que Thielemann eût mérité les chanteurs du Neues Bayreuth... Et pourtant ! On ne saurait imaginer Siegfried plus énergique, plus vaillant, plus solide que Stephen Gould : ce grand gaillard, impulsif et robuste, est, assurément, un parfait pendant vocal à ce que l'on voit sur scène et à ce que l'on entend dans la fosse. Remplaçant Katarina Dalaymann, Linda Watson montre peut-être une santé vocale moins rayonnante, mais cette Brünnhilde qui n'oublie jamais la musique, les nuances, le phrasé, nous réserve de très beaux moments dans « Ewig war ich... ». Albert Dohmen reste, en dépit d'un volume quelque peu amoindri, un Wotan de grande classe, noir de timbre, fier d'allure, et Wolfgang Schmidt, déchaîné, réussit à ne pas sacrifier le chant de son Mime sur l'autel de la drôlerie. La silhouette altière d'Anna Larsson, les graves caverneux d'Ain Anger et la remarquable présence scénique de Tomasz Konieczny complètent idéalement le tableau. Il n'est pas jusqu'à l'Oiseau des Bois (il avait, ce soir-là, le timbre fruité de la délicieuse Chen Reiss, un talent à suivre !) qui n'ait pleinement convaincu.

C'est tout naturellement que ce Siegfried plein de vigueur et d'énergie déclenche les ovations d'un public aux anges, et que Christian Thielemann, grand artisan de ce triomphe, trouve sa place au Panthéon du Staatsoper !

 

 

 

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