Tomber en amour avec Karina

Hahn, Duparc, Bizet,... - Amsterdam

Par Juliette Buch | mar 20 Septembre 2011 | Imprimer
 

 

Karina Gauvin est une sacrée force de la nature – et quelle musicienne ! Son entrée en scène, sur son trente-six (ils en rajoutent cinq outre-Atlantique), cheveu sauvage et beau grand sourire vermeil, en impose. Comme ouverture de ce double triptyque, la soprano canadienne a choisi trois des plus belles mélodies de Reynaldo Hahn. Fraîches et délicates, ces délicieuses mignardises lui permettent de prendre ses repères et de jauger son audience. Le souffle, encore quelque peu haletant, trouve son assise dans un « A Chloris » enamouré. La palette de couleurs et de nuances est impressionnante mais n'est qu'un aperçu prometteur de ce qui va suivre. D'ailleurs l'heure n'est plus au badinage.

Le talent rhétorique, que l'on connaît à la chanteuse dans le répertoire baroque, soutenu par un legato inaltérable, est idéal pour Duparc. Merveilleusement portée par Maciej Pikulski, particulièrement rompu à ce répertoire, Karina Gauvin nous offre une interprétation d'un romantisme dense et profond, où rien n'est vain. Le public retient son souffle à la fin d'un « Soupir » poignant et les canaux de « L'Invitation au voyage » prennent un sens évident dans la petite salle comble du Concertgebouw.

Karina Gauvin – ô surprise – prend alors la parole, comme elle le fera à plusieurs reprises tout au long de cette soirée. On savait grâce à Croisées que la dame a de la « jasette ». En remerciant le public, elle le prie d'excuser ses rudiments de néerlandais qui la forcent à s'exprimer en anglais. Les Hollandais sont définitivement conquis. Particulièrement émue de pouvoir chanter des mélodies de Bizet – injustement méconnues – Karina Gauvin est tantôt suave en hôtesse arabe, tantôt coquette dans « La coccinelle » ou encore extravertie dans « Guitare » (qui surpasse définitivement la version bien pâle de Liszt) et dans « Ouvre ton coeur ». Il s'agit presque là d'airs d'opéra à la française – qu'elle a d'ailleurs chantés la saison dernière à l'Opéra Comique (cf. le compte-rendu de Juliette Buch) – où plane le parfum enivrant de Carmen. Maciej Pikulski, tout aussi à l'aise dans les méandres de Duparc qu'avec les castagnettes de Bizet, donne le change aux poses de la chanteuse.

Nous retrouvons les deux artistes avec un plaisir non dissimulé après la pause, pour deux petits cycles de Poulenc (les rafraichissements sont offerts par le Concertgebouw, acclamons au passage cette initiative déroutante pour les habitués des prix parisiens rédhibitoires). Chose rare et remarquable pour un récital classique, Karina Gauvin nous présente son partenaire et l'applaudit en nous confiant son envie de pouvoir travailler à nouveau avec lui. On la comprend : les doigts de Maciej Pikulski font ici encore des merveilles dans les pages redoutablement exigeantes de Poulenc. On aurait d'ailleurs aimé que le piano soit ouvert, malgré l'exiguïté de la salle, pour mieux goûter ce tourbillon de notes. On retiendra surtout de ce groupe l'incroyable « C'est ainsi que tu es », sensuel comme un voile de soie.

Hommage aux travailleurs de la seconde guerre mondiale, « Buddy on the Nightshift » de Kurt Weil rompt définitivement avec le grand répertoire français et nous entraîne vers un « Youkali » élégiaque, où la chanteuse prend le risque inouï du pianissimo le plus évanescent. A couper le souffle... Les mélodies américaines de Copland enfin, tel un seul hymne chanté la main sur le cœur, clôturent ce programme avec ferveur, et la chanteuse nous explique avec de la gourmandise dans les yeux que dans « Ching-a-Ring chaw », le paradis est un dîner à quatre services... eh bien des récitals comme celui-ci, on en reprendra volontiers !

Une standing ovation largement méritée rappelle les artistes à deux reprises, avec deux odes à l'amour qui nous laissent assurément un goût de revenez-y.

 

 

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