Tosca c'est le pied

Tosca - Macerata

Par Jean-Marcel Humbert | sam 26 Juillet 2008 | Imprimer
Oui, d’accord, notre titre est un peu lourd, mais la malheureuse Raffaella Angeletti, programmée dans le rôle titre, s’étant brisé le talon en sautant du haut du château Saint-Ange le soir de la générale, le jeu de mots était tentant (on travaille vraiment dans le réalisme à Macerata, mais heureusement sans aller jusqu’au bout !) Tous nos vœux de rétablissement à la malheureuse diva. C’est donc la jeune cantatrice Tiziana Caruso, à l’aube d’une grande carrière internationale et prévue en seconde distribution, qui a eu la lourde tâche d’assumer la première. Il faut dire qu’après le désastre de Torre del Lago, n’importe quoi aurait pu suffire à notre bonheur ; mais à Macerata, la qualité et le professionnalisme étaient au rendez-vous, comme dans les autres productions programmées (voir Cleopatra et Carmen).
La seduzione est le propos de ce 44e festival dirigé par Pier Luigi Pizzi. Dans cette Tosca, tout est séduction : la fraîcheur de Tosca, la noirceur de Scarpia, la mâle assurance de Cavaradossi, la qualité des chœurs, des décors et des splendides éclairages de Sergio Rossi, tout en clair-obscur. Bien sûr, vous l’aurez compris, il s’agit d’une production hyper-classique ; et à part le sacristain devenu une fois de plus un ecclésiastique en soutane (mais excellent chanteur et acteur au demeurant), la tradition est totalement respectée. Et cela fonctionne ! Donc pourquoi vouloir aller plus loin ?
Massimo Gasparon cumule, dans cette Tosca qu’il monte pour la première fois, les fonctions de metteur en scène, décorateur et costumier ; il a voulu donner à l’ensemble la puissance du baroque transgressif, fort et viril, du Caravage et du Bernin, avec une importante dimension architecturale. Et c’est pourquoi il a reproduit en vraie grandeur, sans fioritures inutiles, l’autel de Sant’Andrea della Valle, avec en complément à gauche la Pieta de Michel Ange et à droite la Madeleine du Bernin. Au centre, la croix de Saint-André a remplacé la Madone : une forte présence donc du martyre et de la souffrance.
Les costumes sont tout aussi soignés, directement copiés sur des originaux des années 1800. Leurs couleurs sont toutefois originales, avec un Scarpia et une Tosca en blanc au deuxième acte, au lieu du noir habituel. Tournant donc le dos à la routine, Gasparon ne renie pas pour autant les éléments dramatiques qui font le succès de l’œuvre, à laquelle il donne, à force de sensibilité, une grande unité. Bref, une grande réussite faite de respect et de doigté.
Les chanteurs sont tous à la hauteur de la production. Tiziana Caruso, jeune cantatrice verdienne (Aida, Le Trouvère, La Force du Destin et Ernani) a déjà chanté le rôle de Tosca à La Fenice, dans une mise en scène de Robert Carsen. Belle et enjôleuse, elle apporte une note de jeunesse à un personnage que l’on voit plus souvent défendu par des chanteuses vieillissantes (cela dit sans reproches…). La voix est ample et droite, et passe bien en plein air (malgré un démarrage un peu incertain certainement dû à une appréhension bien compréhensible), et la caractérisation scénique du personnage intéressante. Tout au plus devrait-elle encore apprendre à ne plus marcher avec ses pieds, mais avec ses tripes. Elle est tout à fait excellente dans l’acte II, sa prière est bien chantée ; bref, certainement une grande cantatrice de demain, à suivre avec attention. Quant à l’actrice, elle est tout aussi intéressante quand, en femme décidée, elle tue Scarpia, montrant du dégoût et aucun regret, jusqu’à lui mettre un chandelier bien haut entre les jambes… On ne présente plus Luca Lombardo, que les habitués de Bastille applaudissent régulièrement dans nombre de premiers rôles. Il a certainement atteint à l’heure actuelle la plénitude de ses moyens. Enfin un Mario viril, qui affronte aussi bien Tosca que Scarpia avec une mâle assurance, et déjoue tous les pièges de la partition avec la voix exacte du personnage et beaucoup de savoir faire musical. Enfin, Lucio Gallo est certainement l’un des meilleurs Scarpia de sa génération : puissance et qualité vocale rejoignent un jeu scénique parfait. Et tout le reste de la distribution atteint ce haut niveau, tant il est vrai que la qualité appelle la qualité.
Une excellente direction d’orchestre de Daniele Calligari, à la fois nerveuse et souple, de très bons chœurs, bref, une soirée pleinement séduisante où l’on marche à fond, bien que ce soit la centième fois (au moins) que l’on assiste à l’agonie de Scarpia, à la fausse-vraie mort de Cavaradossi et au suicide de Tosca.
Du vrai théâtre, du grand spectacle, et un véritable respect musical. Bref, du grand art, confirmant que Macerata s’est hissé au tout premier niveau des festivals lyrique de plein air. Rendez-vous est donc pris pour la saison prochaine, dont le thème sera, après la séduction, la duperie.
Jean-Marcel Humbert

 

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