Un anniversaire décevant

Cosi fan tutte - Aix-en-Provence

Par Christophe Rizoud | dim 06 Juillet 2008 | Imprimer

Ce que l’on aime dans Cosi, c’est le poids que les notes donnent aux mots, la manière dont Mozart relève la sauce mitonnée par Da Ponte, la douce amertume de la comédie, la chair qui transparait sous le fard, l’école de l’amour plutôt que l’école des amants ; c’est le cynisme de Don Alfonso, le libertinage avant le marivaudage ; ce sont les non-dits, la révélation sentimentale que laisse deviner la musique du duo entre Fiordiligi et Ferrando, les premiers élans romantiques de l’âge classique. C’est finalement une grande partie de ce que gomme la mise en scène d’Abbas Kiarostami, quoi qu’il en dise dans le programme du spectacle (1). Car une fois passé le plaisir des yeux via la contemplation des images filmées qui dessinent joliment le décor – une terrasse de café, le bleu immense de la mer, l’orchestre qui nous refait le coup du théâtre dans le théâtre – il faut bien constater que rien, dans le jeu des acteurs ou le dispositif scénique, n’apporte à l’histoire cet autre éclairage qui fait selon nous le prix de Cosi et que, dans ces conditions, le deuxième acte, plombé par la longueur de l’intrigue, les changements de décor à vue et l’heure tardive, donne plus à bailler qu’à réjouir.

Ce que l’on aime aussi dans Cosi, ce sont les ensembles. Quel opéra du répertoire en propose autant ? Duos, trios, quatuor, quintette, sextuor sont ici élevés par la direction vivante et précise de Christophe Rousset qui, avec la Camarata Salzburg, trouve un bon compromis entre l’ampoule du grand orchestre et la bile de l’ensemble (trop) baroque. L’âge des interprètes parachève l’édifice, d’un point de vue scénique évidemment – ils ont tous le physique de leur rôle – mais aussi musical par cette facilité qu’ont les jeunes chanteurs à mêler leur timbre, même si l’on aimerait plus de contraste entre les voix des deux sœurs.
Le refrain n’est plus le même dès que nos jouvenceaux se retrouvent seuls dans la fosse aux lions face aux grands airs de la partition. Janja Vuletic (Dorabella) se montre vite débordée par la véhémence de « Smanie implacabili » qui n’est pourtant pas ce que Mozart a écrit de plus orageux. Finnur Bjarnason, Ferrando à l’émission pincée, ne possède ni l’épaisseur tragique que réclame « Tradito, schernito », ni la douceur lyrique qui fait de « un’aura amorosa » une caresse. Restent la souplesse et une facilité dans l’aigu qui ne suffisent pas à dessiner de pied en cap le portait de l’officier. Le cas de Sofia Soloviy (Fiordiligi) laisse davantage perplexe. Hors de propos dans « Come scoglio », la soprano ukrainienne se métamorphose dans le deuxième acte en donnant au « Per pietà, ben mio » un relief inattendu. La voix prend soudain de l’ampleur, le medium se densifie, l’expression devient intense, comme s’il s’agissait d’une autre chanteuse. Etrange… Edwin Crossley-Mercer (Guglielmo) est sans doute des quatre amants le plus accompli, baryton viril et sincère avec du mordant et de l’allant, qui a malgré tout bien du mal à faire exister son personnage. Mais Guglielmo est sans doute, de tous les rôles de l’opéra, le plus difficile à caractériser car le plus falot. William Shimell (Don Alfonso) n’a pas d’arias au sens seria du terme mais plutôt des ariosos et c’est mieux ainsi.

Il faut l’avouer, ce que l’on n’aime pas dans Cosi, c’est Despina. A chacun ses préférences, la petite servante rusée qui joue au médecin puis au notaire nous porte vite sur les nerfs. Judith van Wanroij lui offre sa fraicheur et sa musicalité mais aussi cette légèreté qui tire le personnage vers la soubrette et nous la rend d’autant plus insupportable. Un soprano à la voix plus nourrie, mieux un mezzo-soprano, donne à la femme de chambre une autre personnalité, plus sensuelle, plus ambiguë. En écoutant son « in uomini, in soldati », bien applaudi d’ailleurs ce qui prouve qu’il en faut pour tous les goûts, on se dit que pour les 60 ans du festival (2) l’on aurait préféré souffler d’autres bougies.

 

(1) « Toute comédie n’est intéressante que par l’amertume qui s’en dégage », propos d’Abbas Kiarostami recueillis par Agnès Terrier
(2) le festival d’Aix-en-Provence a été fondé par Gabriel Dussurget en 1948 avec un opéra de Mozart alors quasi inconnu en France : Cosi fan tutte…

 

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