Un mariage forcé

Bastien und Bastienne - Toulon

Par Maurice Salles | mar 15 Novembre 2011 | Imprimer
 

 

Deux raretés au programme, chic ! Mais au spectateur qui s’attend naïvement à voir ces deux opéras de poche exécutés l’un après l’autre Frédéric Bélier-Garcia explique dans le programme de salle qu’il (lui) « est venu le désir d’articuler les deux ouvrages, pour faire entendre le contraste et la connivence entre la tendresse rouée du premier Mozart et l’amertume rieuse du dernier. » Le propos est séduisant, mais est-il pertinent ? Le garçon de douze ans qui compose un singspiel en forme d’exercice de style sur un sujet en vogue – Bastien et Bastienne dérive du Devin du village, alors à la mode à Vienne - est-il « roué » en matière de sentiments ? Quant au Directeur de théâtre, illustration musicale brossée à la hâte  pour un canevas théâtral (prétexte à une revue satirique de l’actualité) dans le seul but d’y faire briller des vedettes de la scène lyrique viennoise, où diable s’y niche l’amertume ? La rhétorique est habile, le travail ne l’est pas moins, mais la nécessité du parti pris est rien moins qu’évidente.

En effet, « l’articulation » consiste à insérer Bastien et Bastienne dans Der Schauspieldirektor. Les chanteurs recrutés par l’entrepreneur de spectacles deviennent les interprètes du singspiel. Pour un familier des œuvres – mais sont-ils nombreux ? - peu de problèmes pour suivre, d’autant que les dialogues sont adaptés en français, même si la disparition des conjoints des chanteurs modifie le climat comique. Ils sont remplacés par deux trios qui illustrent les propos de Buff sur les recettes du succès. Les hommes – un danseur à carrure de catcheur vaguement hébété, un gringalet qui deviendra un Amour poussif et un Apollon de banlieue qui jouera les boys de revue – semblent échappés des Deschiens, tandis que les trois danseuses très court vêtues à l’uniforme de bunnies pourraient être estampillées Savary. Quand on rapporte ces personnages au discours, où l’impératif commercial prévaut l’artistique, ces réminiscences sont-elles vraiment des hommages ?

Il reste que le spectacle ainsi composé a sa cohérence, à commencer par celle du décor.  Jacques Gabel représente les coulisses d’un théâtre dont la scène est encore encombrée de portants destinés à supporter des panneaux décoratifs, jusqu’au moment où la troupe constituée représentera Bastien et Bastienne dans un écrin de carton pâte pastoral à souhait. Les costumes de Sarah Leterrier font plus que vêtir, ils expriment la théâtralité inhérente à tous ceux qui vivent par et pour la scène. Ainsi les lamés de Buff en font une sorte de Monsieur Loyal, les jupes paysannes de Silberklang en font l’antithèse de la sophistiquée Mme Herz.

La cohérence tient aussi, évidemment, à l’engagement des interprètes. Le comédien Ged Marlon assume d’abord les propos de Frank (personnage supprimé) avant de devenir une sorte de mouche du coche narquoise ou impuissante en s’aidant parfois d’accessoires cocasses. La soprano Julia Kogan donne à Madame Herz une aspérité peut-être excessive, car le personnage est censé être sincère – avec les inconvénients que la franchise entraîne – mais sans agressivité. Au moins vit-il intensément et la rivalité qui l’oppose à Mademoiselle Silberklang ne manque pas d’intensité. On oubliera la jeune Gruberova pour apprécier la qualité de la prestation, où agilité, souplesse, longueur de souffle et clarté des aigus sont réunis. A Olivia Doray sont échus les rôles de la Silberklang et de Bastienne. Moins sollicitée dans l’extrême aigu, elle démontre un bel éventail expressif, une grande homogénéité,une juste sensibilité, et de la grâce.Dans leur duel il n’y a pas de vaincue. Bastien trouve en Manuel Nunez Camelino un interprète à la hauteur ; dans une tessiture qui ne l’éprouve pas le ténor donne une impression de naturel des plus agréables et il en est de même pour l’aria de M.Vogelsang, rôle qu’il tient avec une élégante drôlerie. Premier en scène et dernier à chanter avant le final, Luigi de Donato n’a aucun mal avec la vocalité des rôles de Colas et de Buffo. L’aisance diminue en revanche dans les nombreuses parties dialoguées, où il doit combattre pas à pas son accent italien, combat victorieux puisque son français est fort intelligible.

Il revient à Pascal Verrot de conduire tout le monde à bon port. Il y parvient sans encombre, aidé par la docilité des musiciens de l’orchestre de l’opéra, grâce à l’influx nerveux qu’il restitue à la partition dès l’ouverture du Directeur de théâtre, tout comme il souligne fermement les accents – même convenus – dans Bastien et Bastienne. Entre la scène et la fosse le rythme se maintient et au final c’est le succès pour tous. Reste que pour nous la différence entre les deux œuvres – le singspiel où un enfant surdoué fait ses gammes dans la peinture du sentiment amoureux et la composition à visée virtuose et satirique pour laquelle il a été contraint de délaisser celle des Nozze, où il s’investit tout entier  – est assez grande pour que ce mariage forcé, même agréable, nous laisse dubitatif sur le bien-fondé de l’entreprise.

 

 

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