Un succès d'estime

Yvonne, Princesse de Bourgogne - Bruxelles (La Monnaie)

Par Nicolas Derny | dim 19 Septembre 2010 | Imprimer
Des cinq opéras de Philippe Boesmans, Yvonne, princesse de Bourgogne est le seul à avoir été créé hors les murs du Théâtre Royal de la Monnaie. C’est effectivement l’Opéra de Paris qui eut le privilège de voir naître l’œuvre en janvier 2009 – dernière création de l’ère Mortier. Pour n’en avoir pas eu la primeur, l’institution bruxelloise n’en n’a pas moins mis les petits plats dans les grands afin d’offrir à son public trois semaines d’hommage à son compositeur « maison » (Boesmans a été en résidence à La Monnaie de 1985 à 2007) : concerts, créations, rencontres et séances de dédicace avec l’artiste étaient au programme de cette rentrée lyrique. 
 
Après Wintermärchen (d’après Shakespeare) et Julie (d’après Strinberg), le duo de librettiste formé par Luc Bondy et Marie-Louise Bischofberger semble bien rôdé – pour Reigen, Bondy avait arrangé Schnitzler seul. La structure de la pièce originelle de Gombrowicz1 est conservée tandis que sont effectuées « de nombreuses coupures dans les passages anecdotiques et dans ce qui semblait difficilement chantable2 » (Boesmans).
 
Après trois opéras en allemand, Boesmans revient à la langue de Voltaire pour la première fois depuis La Passion de Gilles (qu’il considère comme une œuvre appartenant à un passé révolu) : « J’avais peur du français, explique-t-il, parce que c’est une langue difficile à chanter, et chargée d’une grande tradition. La tradition de Debussy est lourde à porter : on ne peut pas retomber dans le récitatif debussyste. Le français est toujours un piège à cause de la force de Pelléas et Mélisande3 ». Plus virtuose que jamais, le compositeur cite et/ou pastiche l’opéra français (du XVIIe au XIXe siècle), Wagner (des Leitmotive tirés du Ring), Richard Strauss (l’expressionniste Salomé, le Rosenkavalier, les conversations de Capriccio, le tout avec un effectif se rapprochant d’Ariadne auf Naxos), rappelle çà et là Schreker ou Korngold, introduit de la musique tzigane, etc. Probablement a-t-il pris au pied de la lettre Grombowicz lorsque celui-ci affirmait que chez lui « la Forme est toujours la parodie de la forme. Je m’en sers mais je m’en extrais4 ». Quoi qu’il en soit, l’intérêt de la partition, plus intéressante que véritablement géniale, réside principalement dans les actes extrêmes (le premier surtout), le cœur de cette « comédie tragique » montrant quelques signes d’essoufflement –malgré des passages très subtils. L’écriture tantôt tonale, tantôt atonale, tantôt modale est, comme toujours chez Boesmans, d’une maestria époustouflante mais souffre de quelques manques dramatiques. Les parodies et réminiscences avec lesquelles il joue fascinent autant qu’elles ne lassent et quelques longueurs parasitent l’ensemble. Dommage…
 
Mise en scène et scénographie vont à l’essentiel, marquant un rythme qui manque parfois à la musique. Elles intègrent merveilleusement le vulgaire et le grotesque inhérents à l’œuvre. Ainsi, les courtisanes de la cour se muant en prostituées de vitrine au premier acte, le kitsch étouffant du décor capitonné du deuxième acte, les multiples étranglements figurés d’Yvonne -comme autant d’actes manqués avant l’étouffement final - les personnages presque dignes des polars de Chabrol (Cyrille, le Chambellan) ne relèvent pas de la psychanalyse de comptoir mais croquent sans concession la vie à la cour (celle d’hier, celle d’aujourd’hui). Pas de schizophrénie dans le travail de Bondy, le librettiste et le metteur en scène instruisent à charge et à décharge avec autant de génie.
 
Le rôle d’Yvonne est figuré et « parlé ». Elle ne pipe mot si ce n’est pour un total de 7 interventions minimales et on ne peut plus rauques (dans son analyse, Claude Ledoux les place « uniquement au cours du deuxième acte5 » mais elles se répartissent comme suit : 6 à l’acte II et 1 à l’acte III (scène 2) –« La pelote de laine » dit-elle). Finalement, mieux vaut qu’elle se taise… Il fallait toute la présence scénique de l’actrice Dörte Lyssewski pour incarner cette « limace », ce « funeste crapaud », cette « ingrate » sans « sex-appeal » (Acte I, scène 2 dixit). L’allemande irradie dans le rôle de ce laideron mal dans son corps qui fascine autant qu’il ne repousse. Paul Gay est un Roi Ignace au charisme indiscutable, parfaite incarnation d’un souverain puéril, « beauf » et « bling bling », se promenant constamment en survêtements de sport et chaussant des lunettes de soleil au moment où il enfile (enfin) une veste de smoking. A peine peut-il être recadré par le formidable Chambellan de Werner Van Mechelen. Toute ressemblance entre ce chef d’état et un personnage existant serait, comme on dit, fortuite. A ses côtés, Mireille Delunsch est une Reine Marguerite à la vocalité pulpeuse, qui apporte le trouble érotique nécessaire au mib majeur de la romance-pastiche du quatrième acte. Soulignons la qualité de la performance de Marcel Reijans qui, en Prince Philippe immature, porte à bout de bras un tiers de l’opéra environ – il est cependant possible de nuancer un peu plus certains aspects expressifs du personnage. A leurs côtés, Jason Bridges est un Cyrille qui distille ce qu’il faut d’assurance arrogante, Alain-Pierre Wingelinckx est un travesti baroquisant parfait et Guillaume Antoine est un Innocent à l’étrangeté fascinante.
   
L’orchestre de chambre convoqué par Boesmans dans Julie est ici doublé (de 17 musiciens, on passe à 33, dont une harpe et un piano). La phalange bruxelloise, dirigée avec une science consommée des couleurs par Patrick Davin, s’offre un Konzertmeister de luxe en la personne de Vineta Sareika, jeune virtuose prometteuse et chambriste remarquée au sein du Trio Dali. En somme, les qualités de la mise en scène, de l’interprétation et de la direction sauvent les quelques carences d’une partition qui reste relativement en deçà des deux chefs-d’œuvre de Boesmans : Reigen et Julie. Comparé à ces pages, le public bruxellois réserve au spectacle un succès d’estime plutôt tiède. Justifié, sans doute…
 
 
 
1 On trouve le résumé des 4 actes par Gombrowicz lui-même sur le site de La Monnaie http://www.lamonnaie.be/fr/opera/28/Yvonne-princesse-de-Bourgogne.
2 Propos recueillis par Reinder Pols pour Munt Monnaie Magazine, septembre-décembre 2010, p. 11
3 Ibid., p.10
4 Cité par C. Ledoux, Au croisement des subversions, programme de Yvonne, princesse de Bourgogne, Bruxelles, 2010, p. 53-82 ; 67
5 Ibid. p. 76

 

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