Une Cio-Cio sans chichis

Madama Butterfly - Saint-Etienne

Par Fabrice Malkani | dim 29 Avril 2012 | Imprimer
 
La musique de Madama Butterfly est d’une telle richesse mélodique, et l’argument si merveilleusement et douloureusement exotique que l’on craint toujours une interprétation et une mise en scène qui surchargent le texte et étouffent le drame sous des voiles pesants de japonaiserie. C’est tout l’inverse qui s’est produit dans le spectacle visuellement éthéré, musicalement parfait, vocalement somptueux, qui a ému et charmé les spectateurs du Grand Théâtre Massenet de Saint-Étienne dimanche 29 avril. L’excellente direction de Laurent Campellone, qui s’engage tout entier, avec une passion communicative, dans cette entreprise, est pour beaucoup dans le succès de cette représentation. Le prélude orchestral, très maîtrisé, expose avec précision les motifs de la fugue, et fait miroiter avec beaucoup de nuances le chatoiement des mélodies.
Tandis que les sons d’un orchestre en grande forme transportent les auditeurs dans le monde de Cio-Cio-San, la simplicité du dispositif scénique (décors de Denis Fruchaud) captive et repose à la fois le regard : c’est un écrin, composé d’une toile blanche au fond, de deux pans de mur bleus, et au centre d’une estrade dotée d’une cloison mobile. Quelques autres accessoires viendront meubler sans excès cet espace auquel de superbes jeux de lumière (travail délicat de Marc Delamézière) donnent alternativement grâce et candeur, relief et inquiétante étrangeté, violence et passion, et font surgir par moments un véritable théâtre d’ombres japonaises. On se rappelle alors que les effets de lumière, précisément, avaient séduit Puccini lorsqu’il avait découvert le sujet de son futur opéra en assistant à la représentation de la pièce Madame Butterfly de David Belasco (d’après John Luther Long, utilisant lui-même certains éléments du roman de Pierre Loti, Madame Chrysantème). C’est dire si cette mise en scène rend justice à l’œuvre, de même que le parti pris de sobriété et de dépouillement adopté par Alain Garichot, qui exprime l’opposition entre le monde de l’agitation permanente symbolisé par un Pinkerton ne tenant pas en place, faisant sans cesse les cent pas, et celui du calme, du recueillement et de la constance incarnés par Cio-Cio-San. Les costumes de Claude Masson, simples et beaux, font des moments de cérémonie un spectacle digne et parfaitement crédible.
Si Evan Bowers en Pinkerton possède une voix agréable, celle-ci reste cependant un peu sourde, manquant de projection et de clarté, ce qui place ses interventions légèrement en retrait par rapport à Goro, interprété par Manuel Nuñez Camelino, qui s’affirme par la belle sonorité de son timbre. Blandine Folio Peres campe une Suzuki plus sévère que timide, mais révèle une voix solide, avec de la puissance dans le grave ; son jeu retenu laisse transparaître la force de cette figure apparemment secondaire. Le timbre sonore et rayonnant du baryton Edwin Crossley Mercer donne au personnage de Sharpless beaucoup d’élégance et de chaleur humaine, que rehausse sa prestance. Régis Mengus et Christophe Bernard proposent des interprétations très justes du Prince Yamadori et de Bonzo, complétant une distribution de grande qualité que couronne indéniablement l’émouvante Shigeko Hata, elle-même originaire du Japon et formée au CNSMD de Lyon puis de Paris. Avec une rare économie d’effets, elle confère au personnage de Madame Butterfly une intensité scénique et vocale qui suscite la plus grande admiration. Le public est suspendu à ses lèvres, d’où s’échappent tour à tour les mots timides, les chants d’amour, les paroles d’incompréhension, les élans de la passion et du désespoir, portés par une voix très homogène, d’une ductilité exceptionnelle, d’une justesse absolue dans les aigus, exprimant sans excès la palette des affects, sans afféterie, avec un naturel confondant. « Un bel di, vedremo » est chaleureusement et longuement applaudi. La mort de Madame Butterfly derrière une cloison mobile semi translucide poursuit sous forme de variation le jeu des ombres japonaises, basculant de l’esthétique orientale dans le tragique universel.
Entièrement acquis à la cause de ce Japon épuré, nous ne pouvons que comprendre une fin qui ne nous montre pas, contrairement aux indications du livret, Pinkerton et Sharpless se précipitant dans la pièce : nous restons dans la maison, désormais muette et sans vie, de Cio-Cio-San, qui a aimé, questionné, protesté puis est morte sans chichis, tandis que son fils, à l’appel hors scène de Pinkerton, se précipite dans les coulisses, où un autre monde, peut-être, pourra renaître pour lui. L’émotion qui se dégage de ce spectacle accompagnera longtemps les spectateurs de ce dimanche d’avril.
Version recommandée
Puccini: Madama Butterfly | Giacomo Puccini par Lorin Maazel
 

 

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