Une course à l’abîme tournoyante

Don Giovanni - Munich

Par Pierre-Emmanuel Lephay | mar 06 Juillet 2010 | Imprimer
 
Alors que le festival d’Aix-en-Provence confiait sa nouvelle production de Don Giovanni à Dmitri Tcherniakov (par ailleurs un habitué du Bayerische Staatsoper) la maison munichoise confiait la sienne à un homme de théâtre, Stephan Kimmig, qui faisait là ses débuts à l’opéra. Le moins que l’on puisse dire est que sa vision est décapante, surprenante et dérangeante mais qu’elle interpelle bien souvent par sa pertinence et son efficacité dramatique.
 
Pourtant, on craint le pire au lever du rideau avec un décor représentant des conteneurs portuaires empilés sur un plateau tournant tandis qu’un vieil homme nu tremble durant toute l’ouverture... On retrouve cette figure (paternelle ?) du vieil homme tout au long de l’intrigue, diversement accoutré mais le plus souvent de manière fantaisiste et au comportement tout aussi loufoque sans que l’on en saisisse les raisons...
Mais l’essentiel n’est pas là. Si l’on réalise que le Don Giovanni de Mozart/Da Ponte met en scène la « chute » du personnage (toutes ses tentatives pour séduire se révèlent des échecs), sa déchéance puis sa fin, le fait de placer l’action dans une zone industrielle glauque et misérable colle parfaitement avec le parfum décadent et fataliste de l’intrigue qui s’en trouve renforcé. De fait, l’insistance sur le sexe se trouve ainsi tout à fait en situation - et ce, pas seulement pour Don Giovanni mais aussi pour Donna Anna et Don Ottavio - car il semble ici s’agir davantage de rapports physiques que d’amour et de séduction, ce que la très bonne et très puissante direction d’acteurs accentue avec force. De même, très intéressante se révèle la mise en avant de la différence de classe sociale entre Don Giovanni (à la limite du « bling bling toc »), Leporello et Donna Elvira d’un côté, Masetto et Zerline d’un autre (bien plus modestes et vivant dans un taudis, ce qui donne à l’attirance de Zerline pour Don Giovanni une tournure piquante), puis Donna Anna et Don Ottavio d’un autre encore.
On peut aussi voir ces conteneurs comme les témoins du passé de Don Giovanni (d’ailleurs, Leporello invite Donna Elvira a entrer dans l’un d’eux pendant l’air du catalogue), Chaque conteneur enferme ainsi une pièce, ici des chambres aux papiers peints défraîchis ou au contraire très mode, là une salle des fêtes, là une chambre froide renfermant des carcasses de mouton (scène du cimetière), ou là encore une cuisine (pour le dernier tableau), etc. L’ingéniosité de cet espace scénique sans cesse changeant donne l’illusion d’un mouvement incessant (à l’image de Don Giovanni courant après les conquêtes) et, finalement, d’une course à l’abîme particulièrement bienvenue.
Louons au passage, le réglage impeccable des entrées et sorties des artistes sur ce plateau tournant presque continuellement, des changements de décors à l’intérieur des conteneurs  (d’autant plus que les coulisses sont nues et visibles, on aperçoit même les murs de la cage de scène) : il y a là une maîtrise de la scène assez prodigieuse, à la manière d’un Olivier Py par exemple.
Si cette vision originale respecte parfaitement et l’aspect « dramma », et l’aspect « giocoso » (l’inénarrable soirée « grand nord » à la fin du premier acte !), tout ne fonctionne pourtant pas, comme par exemple la scène du cimetière se déroulant dans une chambre froide. Lorsque Leporello lit l’inscription qui figure en principe sur la tombe du Commandeur et ici sur une carcasse de mouton, on peine à être convaincu. De même, quelques extravagances ou détails excessifs font sourire mais entravent un peu la teneur du propos du metteur en scène : Donna Elvira en tenue de randonneuse - comme si elle suivait toutes les pérégrinations de Don Giovanni, le trio des masques... de ski, le Commandeur déguisé en évêque et accompagné de militaires et religieux faisant office de « voix d’outre-tombe » (Stephan Kimming aurait-il des comptes à rendre avec l’Église en montrant que tous les damnés de la Terre cherchent à entraîner Don Giovanni parmi eux ?...), etc.
Si les vidéos diffusées sur l’écran qui surplombe la scène n’apportent pas grand chose (et même interrogent par leurs extravagances comme ces images de gâteau autour desquels tournent des mouches à la fin du premier acte ou le tabassage d’un homme dans une prison à la fin du deux... !), il faut cependant à nouveau insister sur la qualité de la direction d’acteurs qui offre une caractérisation forte à chaque personnage et qui participe à l’extrême lisibilité de l’ensemble.
C’est donc une vision que nous avons trouvée pour notre part assez fascinante malgré ses excentricités et ses excès. 
 
Musicalement, c’est la fête.
La distribution est proche de la perfection.
Le Don Giovanni de Marius Kwiecien est magistral de bout en bout. Il avait déjà « crevé l’écran » à Paris dans Le Roi Roger de Szymanowski en 2009 et c'est peu dire qu'il renouvelle l'exploit ici avec une voix superbe et puissante (jusqu'au tranchant aigu final devant le Commandeur), une finesse d'interprétation magnifique (la canzonetta «Deh vieni alla finestra» est sublime) et un engagement scénique extraordinaire. Son Leporello, incarné par Alex Esposito, ne capte pas moins l'attention par les mêmes qualités vocales et scéniques. Un duo absolument parfait.
Le Don Ottavio de Pavel Breslik est lui aussi exceptionnel. Timbre charnu et viril (on est loin des Ottavio mièvres, ce que renforce avec bonheur la mise en scène), ligne de chant impeccable avec une finesse exquise, incarnation charpentée qui fait d’Ottavio un être tout aussi en quête d’amour et de sexe que Don Giovanni. Une totale réussite.
Le Masetto de Levente Molnár est particulièrement efficace et sa voix un peu épaisse et lourde est en totale adéquation avec la mise en scène qui fait du personnage un être un peu frustre au comportement encore un peu enfantin. Le Commandeur de Phillip Ens est quant à lui aussi tout à fait efficace d’autorité et de puissance vocale.
 
Côté femmes, c’est la même excellence qui domine, à commencer par une stupéfiante Anja Harteros en Donna Anna. Le timbre superbe, l’autorité de l’artiste, sa musicalité hors pair imposent une figure marmoréenne vraiment impressionnante tout en affichant des faiblesses humaines qui rendent son personnage absolument attachant. Autant dire que les scènes qui l’associent au Don Ottavio de Pavel Breslik sont parmi les grands moments de la soirée.
Même crâne assurance chez la Donna Elvira de Maija Kovalevska. L’énergie de sa prestation vocale et son implication dramatique font merveille tandis que la Zerlina de Laura Tatulescu brille par son charme vocal.
 
Le continuo est formidablement assuré sur très beau pianoforte par un Fabio Cerroni inspiré et malicieux.
Kent Nagano conduit quant à lui une formation réduite (et dans une fosse rehaussée) avec une grande finesse et un parti-pris dramatique qui se marie parfaitement avec la scénographie très changeante et vivante de Stephan Kimmig. La beauté des solos instrumentaux est confondante, de la mandoline magnifique de musicalité au violoncelle solo de l’air de Zerlina « Batti, batti, o bel Masetto » en passant par les superbes cordes des orchestres de scène.
 
Une mise en scène fascinante qui mérite d’être revue, une distribution proche de l’idéal soutenue par une formation et un chef en grande forme : une superbe soirée du festival 2010.
 

 

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