Une mécanique bien huilée

Les grandes voix - Paris (TCE)

Par Christian Peter | sam 06 Avril 2013 | Imprimer
 
Depuis une dizaine d’années, Juan Diego Flórez est devenu l’un des habitués les plus fidèles de la série Les Grandes Voix. Le succès de ses concerts est tel que l’an passé, il en a même proposé deux au cours de la même saison. Dans ces conditions et surtout pour un artiste qui s’est essentiellement illustré dans le bel canto romantique - Rossini en particulier - et dont la réputation s’est construite sur l’aisance avec laquelle il émet les suraigus et exécute les ornementations les plus périlleuses, il n’est guère aisé de varier les compositeurs et les airs à chaque récital. Pourtant notre ténor tente de s’y employer, même si le résultat n’a pas convaincu Christophe Rizoud qui avait intitulé sa recension du concert du 5 mai 2012 « Ténor comblé cherche à sortir de l’impasse ». Cette fois encore, Juan Diego Flórez a souhaité emprunter quelques chemins de traverse en proposant un programme hétéroclite d’où Rossini est absent mais dans lequel Haendel, qui figure en bonne place, côtoie pêle-mêle Meyerbeer, la zarzuela, Verdi et le bel canto sans aucune logique apparente.
Encore tout auréolé de son triomphe à l’Opéra Bastille dans La Fille du régiment en octobre dernier, le ténor péruvien fait son entrée en scène sous les acclamations d’un public conquis d’avance. La soirée s’ouvre donc avec deux airs de Jupiter extraits de Semele. Malheureusement, cette incursion dans l’univers haendélien déçoit. La voix n’est pas en cause, le medium a gagné en consistance, l’aigu n’a rien perdu de sa facilité, les vocalises sont impeccables mais l’interprète paraît étonnamment absent, comme indifférent aux mots qu’il chante, ce qui nous vaut un « Where'er you walk » sans âme, pris dans un tempo d’une lenteur qui frôle l’ennui. Si le second air capte davantage l’attention, c’est surtout grâce à la virtuosité de l’artiste dont la technique est toujours sans faille. Bien plus intéressantes sont les deux pages de Meyerbeer qui concluent cette première partie, en particulier « Plus blanche que la blanche hermine » dont Flórez livre une des interprétations les plus excitantes qu’il nous ait été donné d’entendre. Le ténor surmonte avec une incroyable aisance toutes les difficultés que comporte cette partition redoutable. La diction est souveraine, l’émotion palpable et le suraigu insolent. L’air d’Adriano du Crociato in Egitto avec son feu d’artifice de vocalises est un choix idéal pour déclencher une salve d’applaudissements juste avant l’entracte. Le ténor l’avait d’ailleurs déjà proposé à la fin de la première partie de son récital du 4 octobre 2011 à Pleyel dans une interprétation plus ébouriffante encore.
Des trois extraits de zarzuelas qui ouvrent la seconde partie, on relèvera « Flor Roja », une jolie romance dans laquelle Juan Diego Flórez, qui s’était montré jusque là avare de nuances, nous gratifie de délicates demi-teintes du plus bel effet avant l’apothéose finale où le ténor paraît enfin au sommet de sa forme et de ses moyens dans un répertoire qui lui convient idéalement. L’air de Jérusalem qui culmine sur un aigu éclatant, soulève l’enthousiasme de la salle tout comme la grande scène de Roberto Devereux magnifiquement incarnée avec sa cabalette doublée et ornementée avec panache.
A la tête d’un ensemble aux belles sonorités - les cordes notamment - Christopher Franklin, soucieux de respecter le style qui convient à chaque compositeur, propose une direction à la fois sobre et précise. Saluons au passage, l’originalité dans le choix des pages orchestrales, l’ouverture de Zampa notamment.
En bis, après une touchante « Amapola » et un air de Martha anecdotique, on n’échappe pas à l’extrait de l’air de Tonio et ses fameux neuf contre-ut émis avec toujours autant d’aisance, réclamé à cor et à cri par les afficionados qui exultent et réservent une ovation debout à Juan Diego Flórez. Le ténor offrira pour finir une « Donna è mobile » tonitruante agrémentée d’un suraigu non écrit, interpolé dans la cadence finale, qui achève de mettre à ses pieds un auditoire avide de contre-notes. Pas facile finalement, face à un tel délire, de s’éloigner longtemps des sentiers battus.
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