Un Falstaff est toujours prometteur d’émotions et tout semblait réuni pour une soirée riche en bonheurs : un chef aguerri, fin connaisseur de l’ouvrage, une distribution sans réelle faiblesse, un vrai travail de troupe. C’était compter sans l’imagination décoiffante de la mise en scène illisible, déjantée, dérisoire et superficielle, de David Hermann, dont les partis pris trahissent le livret comme la partition, les privant d’une large part de leur efficacité dramatique. L’ingéniosité est manifeste à la découverte d’un décor, délibérément laid, le reste à l’avenant. L’emboitage de structures de panneaux de particules figurant le pied d’un immeuble d’habitations dont chaque loggia comporte son antenne parabolique est astucieux. Recto, un kébab, dont le comptoir et l’armoire frigorifique garnie de cannettes de sodas nourriront l’ivresse de nos (supposés) joyeux compères, verso l’appartement cossu des Ford, traversant, avec bibliothèque au premier et salon au rez-de-chaussée, cuisine surplombant le kébab. De sa fenêtre seront jetés des sacs d’ordures ménagères. Sur la gauche du comptoir, une poubelle où les buveurs se soulageront (le vomitorium antique). Côté cour, une Porsche de plâtre, qui signe la réussite professionnelle de Ford. Une pièce d’eau, certainement une piscine (invisible des fauteuils d’orchestre) dans laquelle le pauvre Falstaff s’ébattra, et qui permettra l’apparition (réussie) de la Reine des fées. Le parc de Windsor, devant le kébab, le grand chêne de Herne, sont caricaturés, sans que cela fasse rire. A retenir cependant le costume de Falstaff, sorte de chamane d’Asie centrale, dont le dépouillement et les mauvais traitements rejoindront l’esprit de l’œuvre. Les assemblages des structures recomposées au fil des tableaux réalisent une véritable prouesse technique qui forcerait l’admiration si elle servait la proposition. « Il faut que cela semble simple, simple, simple » écrivait Verdi à Boito. Ce n’est pas le cas ce soir, et l’on ne trouve pas de réponse satisfaisante aux interrogations que suscite la production. Convenons qu’il est de plus en plus rare de voir Falstaff autrement que transposé, dans les cadres et les époques les plus variés, comme si l’ouvrage était promis à perdre sa crédibilité en trahissant pour l’essentiel la volonté du compositeur et du librettiste (1).
La direction d’acteur est remarquable, fouillée, affûtée, toute de vitalité et de verve et, même si le propos dérange pour le moins, il faut en reconnaître la virtuosité. Et, puisque l’on distribue les bons points (et les punitions ?), il faut commencer par souligner la complicité de chacun pour réaliser un travail de troupe, où les individualités (les femmes, comme les hommes) s’effacent au profit d’ensembles animés, toujours précis, alors que le rythme verbal est incroyablement rapide, et pas seulement dans la pétulance des commérages des quatre femmes. La complexité, la richesse des ensembles qui dominent la partition sont rendues avec justesse et efficacité, bravo !
La distribution, homogène, est sans faiblesse. Bruno Taddia campe un Falstaff jeune, séduisant, svelte, dépourvu de la bedaine – essentielle –, virevoltant, a contrario du vieux briscard séducteur, truculent, amoureux de la vie et qui ne renonce à aucun de ses plaisirs. Ce Don Juan plus rossinien que verdien est vocalement irréprochable. La voix est sonore, colorée, agile, saine dans tous les registres y compris le falsetto. La ligne est châtiée, la diction limpide et soignée. Si l’on s’en tient aux apparences physiques des personnages, il est, avec Nannetta, celui dont la séduction serait propre aux conquêtes … Pas plus que l’âge, la condition sociale, égal marqueur, n’est suggérée. Où sont la noblesse du hâbleur, vieillard pathétique et sublime, d’une drôlerie attendrissante ? L’ironie comme moyen d’exorciser le constat doux-amer de l’inéxorabilité du temps ? Ses deux monologues perdent ainsi leur force et leur vérité, quelles que soient les qualités du chanteur. Andrew Manea compose un Ford à l’avenant, un peu fruste d’expression, celle-ci certainement bridée par la mise en scène. Jaloux, colérique, manipulateur, cela reste superficiel, artificiel. N’aurait-il pas été bienvenu de rendre le cupide docteur Caïus un peu plus repoussant ? Le chant, assuré, de Yoann Le Lan est irréprochable, mais la comédie sent l’artifice. Le duo Bardolfo, cocasse, (Loïc Félix), et Pistola (David Shipley) fonctionne fort bien, les deux voix s’accordant au jeu de nos compères.
Mrs Alice Ford, confiée à Angélique Boudeville, manque de fraîcheur et de piquant. La voix est belle, aux aigus ravissants, mais comment croire en cette rouée séductrice ? En Mrs Quickly, Kamelia Kader connaît bien son rôle, maintes fois chanté. Les graves sont solides, le timbre approprié. On recherche vainement sa drôlerie, sa vulgarité un peu grasse. La Meg Page, réservée, discrète, de Marie Lenormand, est un peu en retrait. Portons à leur crédit la vitalité et la précision de leurs échanges, de leurs ensembles. Julia Muzychenko incarne la fille d’Alice, Nannetta. Son charme exquis, délicieux, sa voix fruitée, le timbre frais et velouté de son air du III (en Reine des Fées « Sul fil d’un soffio etesio ») , ses aigus filés, aériens, tout ravit. Son amoureux, Fenton, est Kevin Amiel, qui connaît bien le rôle. Si son « Apriamo il paravento », au II, reste prudent, notre ténor trouve la poésie enjouée du « Dal labro il canto estasiata » qui ouvre le second tableau du III. Tous ses dialogues avec Nanetta sont savoureux.
On se souvient de l’extraordinaire vie que Michael Schønwandt donnait à l’ouvrage à Bastille, en 24 . (2) Ce soir, l’orchestre national de Montpellier exulte sous la baguette de son ancien directeur musical, et on le comprend. Rien n’est plus difficile que de traduire l’ironie, l’humour d’une partition souvent chambriste, dont l’écoute sera un constant régal : la vitalité, la précision et la transparence du tissu orchestral fascinent, sous la baguette souple, incisive et inspirée du chef. La fluidité narrative – chaque mot trouvant son illustration instrumentale – le jeu des répliques, tout traduit à merveille le raffinement et la débauche d’énergie joyeuse et tendre d’une des plus belles partitions de tout le répertoire. Toujours préparés par Noëlle Gény, les chœurs réduits à n’intervenir qu’à deux reprises avant le magistral dernier tableau, se montrent exemplaires de cohésion, d’équilibre et de précision. Eux aussi sont galvanisés par leur ancien mentor. La périlleuse fugue finale « Tutto nel mondo è burla » est jubilatoire, parfaitement en place et fait oublier les déboires de cette réalisation qui convainc rarement.
Oublions cette banale comédie de boulevard, privée d’une large part d’humanité et de vérité de ses acteurs, pour n’en retenir que les interprètes, dont la direction est admirable d’intelligence et d’efficacité.
(1) Marthaler à Salzbourg, dominé par la figure d’Orson Welles, Strehler situant l’action dans une ferme de la plaine du Pô, Langridge la plaçant dans l’Angleterre de l’entre-deux guerres, Podalydès entre asile et sanatorium... la liste pourrait être longue. (2) Desservi par une distribution quelconque dont on n’a retenu que les noms de Marie-Nicole Lemieux et Marie-Andrée Bouchard-Lesieur.

