Reprise au Deutsche Oper Berlin de Simon Boccanegra selon Vasily Barkhatov. Une lecture à dominante politique de l’opéra de Verdi, datée de 2023*. Le metteur en scène place au centre de son dispositif la fracture entre collectivité et intimité. Actionné par une tournette, un mur gris sépare sphère privée et sphère publique. D’un côté, un séjour confortable : sofa, bibliothèque, téléviseur… De l’autre, un espace institutionnel – foyer de théâtre ou salle de conférence. Costumes, écrans et codes bureaucratiques renvoient à notre monde contemporain – rappel s’il était besoin que les logiques de pouvoir n’ont pas de temporalité. Le final, loin de tout idéalisme pacificateur, conserve une tonalité sombre : la réconciliation de Boccanegra et Fiesco ne répare pas les vies détruites. Un doge succède à l’autre en une mécanique implacable de solitude qui condamne tout dirigeant à se consumer dans l’exercice de son autorité. La démonstration paraît sommaire, eu égard aux autres thèmes véhiculés par le drame, ici peu abordés : la paternité, le deuil, le pardon, le conflit social. Afin de durcir le propos, certains tableaux – jugés trop lumineux, sans doute – sont traités à la manière d’un rêve, comme si leur réalité était inconcevable : les retrouvailles de Simon et Amelia, le plaidoyer pour la paix dans la scène du conseil… Une bonne connaissance du livret est recommandée pour ne pas perdre le fil de l’intrigue. Manque surtout à cette approche trop univoque un élément clé de l’œuvre : la mer, présente du début à la fin de la partition, des lignes mélodiques du prologue, oscillantes comme le ressac, jusqu’à l’éclaircie harmonique de la scène finale – et que dire du scintillement orchestral déjà impressionniste de l’air d’Amelia, ici cloîtrée dans le dortoir d’un pensionnat ! Privé d’ouverture vers cette mer, la poésie, l’équilibre même de l’ouvrage, se délite.
De fait, le premier intérêt de cette reprise tient à la prise de rôle d’Étienne Dupuis, désormais établi dans le cercle des barytons verdiens. Tessiture large, médium solide, projection puissante, plénitude sonore, legato irréprochable, capacité à alterner chant et déclamation sont autant de caractéristiques dont peut se prévaloir son premier Boccanegra – comme tous les grands titulaires du corsaire verdien. A cette dignité congénitale, Étienne Dupuis ajoute ses propres éléments : un élan presque juvénile, la lumière d’un timbre clair, franc, sans opacité, et une sensibilité, une émotion tenue, qui ne déborde jamais mais circule en profondeur dans les interstices du texte et du phrasé. Ainsi prend forme et voix un doge moins paternel, plus romantique que l’usage ne l’a imposé.
© Bettina Stöß
A son contraire, le reste de la distribution réunit des chanteurs familiers de leur rôle, sur cette même scène et dans cette même mise en scène pour certains d’entre eux. Nicole Car possède un lyrisme chaleureux qui rend crédible la dimension affective d’Amelia. L’éclat dans le haut médium permet à la voix de projeter sans dureté. La ligne longue et souple, très contrôlée, soutient sans peine les grandes arches mélodiques dessinée par Verdi. Membre de la troupe de la Deutsche Oper, Attilio Glaser transcende le rôle ingrat d’Adorno. La tentation de l’éclat héroïque est écartée au profit d’un chant noble et tenu. L’amoureux sincère transparaît derrière la volonté de nuancer le propos, avec pour corollaire une légère fatigue en fin de représentation inhérente à l’exigence d’une partition au regard de la jeunesse du ténor. Il serait regrettable qu’un répertoire dramatique prématurément abordé nuise au développement naturel d’un talent prometteur. Très applaudis aussi par un public à l’enthousiasme plus latin que germanique, Liang Li et Volodymyr Morozov. Le premier, Fiesco, doté d’une voix de basse noble et profonde, voudrait un surcroît d’expression pour que « Il lacerato spirito » puisse titiller les glandes lacrymales. Le second, Paolo, se distingue par un timbre compact, typique des voix slaves, où la matière l’emporte sur le relief, où la diction, teintée d’un léger accent, apporte une couleur granitique aux mots, une rugosité efficace en l’occurrence.
Tous bénéficient de la connaissance intime que possède Paolo Arrivabeni de la partition – version de 1881, augmentée de l’ouverture originale. Sa direction, jugée parfois trop raisonnée pour les Verdi de jeunesse, s’épanouit dans les œuvres de maturité. Là excelle la conception architecturale de la musique et la respiration du chant, portées par un chœur d’une cohésion sans faille et un orchestre rompu au répertoire wagnérien – l’éclat des cuivres, la densité des cordes – dont le terrain naturel est celui de la tension longue, du climat, et non d’une forme de gratuité spectaculaire. L’ampleur assurée du geste élève certaines pages à la hauteur spirituelle du Requiem, sans jamais verser dans une grandiloquence nuisible aux scènes plus intimes. C’est la force de cette lecture orchestrale, aux côtés du baptême boccanegrien d’Etienne Dupuis, que l’on emporte dans les replis de sa mémoire une fois le rideau tombé.
* Les photos présentées dans cet article ont été prises lors des représentations de 2023 (crédit Bettina Stöß)

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