Viva il Palazzetto !

Le Dilettante d'Avignon - Avignon

Par Laurent Bury | ven 18 Avril 2014 | Imprimer
 
Si le Centre de musique romantique française n’existait pas, il faudrait très vite l’inventer. Il fut un temps où l’ORTF se chargeait de programmer des titres oubliés, qui revenait sur le devant la scène à l’occasion d’un concert radiodiffusé. Dans un passé relativement récent, on put ainsi entendre à la Maison de la Radio Le Rêve d’Alfred Bruneau ; certains de ces concerts furent même commercialisés en disque par la suite. Malheureusement, il y a belle lurette que cela ne se fait plus. Heureusement, le Palazzetto Bru Zane a vu le jour, grâce auquel – on l’a déjà dit, mais on ne le répétera jamais assez – notre connaissance de la musique française est radicalement transformée. Certaines résurrections ont surtout un intérêt historique, mais l’on déniche parfois des trésors, et Le Dilettante d’Avignon est un petit bijou qu’il aurait été dommage de laisser caché plus longtemps dans l’ombre des bibliothèques. Un an après l’échec de Clarì (pourtant créé par Maria Malibran, et recréé il y a peu par Cecilia Bartoli), Halévy remporta un brillant succès avec cet opéra-comique qui connut une centaine de représentations à Paris et fut très souvent donné dans le reste de la France. Le compositeur, auquel on avait reproché un manque d’italianité pour son premier opéra, sur un livret en italien, y prenait la plus spirituelle des revanches en parodiant les excès d’une certaine musique italienne. Trente ans après, Offenbach ne ferait pas autrement dans Monsieur Choufleuri restera chez lui : là encore, un jeune homme se fera passer pour un ténor ultramontain afin de s’introduire auprès de sa bien aimée dont le père admire la musique sans parler un mot d’italien. Le livret, commencé dans les années 1790 par ce François-Benoît Hoffman qu’on connaît mieux pour la Médée de Cherubini ou la Stratonice de Méhul, fut terminé par Léon Halévy, le père du futur librettiste d’Offenbach : on y ridiculise notamment la façon dont l’opéra italien construit des morceaux entiers sur la répétition de quelques mots. Prenant les deux vers parfaitement stupides qu’on attribue au père Malebranche – « Il fait en ce beau jour le plus temps du monde, / Pour aller à cheval sur la terre et sur l’onde » – le compositeur construit une sorte de grand final rossinien où il introduit même la mélodie de Malbrouck s’en va-t-en guerre, pour terminer sur un accelerando. On chante un « duo à trois voix » où le ténor dialogue tantôt en italien avec une soprano, tantôt en français avec une autre. On entend une déclaration d’amour à l’italienne, suivie d’une autre à la française. Tout cela est assez hilarant, et n’empêche pas Halévy de composer de la très belle musique, avec une économie de moyens qui force l’admiration, comme dans la première partie de l’air d’Elise, « Si tendre martyre il chante les tourments… », où l’on entend déjà le grand air de Rachel, « Il va venir », un des grands moments de La Juive à venir en 1835.
Et comme un bonheur ne vient jamais seul, au plaisir de la redécouverte s’adjoint celui d’entendre cette musique admirablement interprétée. Avec son Chœur Régional Provence-Alpes-Côte d’Azur, Michel Piquemal s’est pleinement investi dans l’opération, qu’on lui sait gré d’avoir mené à bien avec tout le professionnalisme nécessaire, à la tête de l’Orchestre Régional Avignon-Provence. Quant à la brochette de chanteurs réunis, ils ne réservent que des satisfactions. Paradoxalement, Arnaud Marzorati a été ici convié à interpréter un rôle de pur théâtre, où il n’a rien à chanter : en matière de bouffonnerie, il n’a de leçons à recevoir de personne, et il donne une vie étonnante à ce Monsieur Maisonneuve, directeur de l’opéra d’Avignon, qui se fait appeler Casanova par pur italianisme. Le grand triomphateur de la soirée, c’est incontestablement Mathias Vidal, que l’on n’avait encore jamais vu aussi en verve, jouant à merveille de la voix de tête pour les notes les plus aiguës, jonglant sans cesse avec les styles français et italien. Sa performance a été justement saluée par le public. A ses côtés, la soprano Mélody Louledjian révèle qu’elle est capable de bien davantage que les rôles de virtuosité auxquelles on l’a un peu vite cantonnée. En entendant la richesse de son médium et la facilité de ses graves, on se dit que sa présence dans le rôle du Feu de L’Enfant et les sortilèges à l'Opéra de Paris relevait de l’erreur de distribution, et l’on a hâte de l’entendre dans un répertoire où ses qualités seront aussi bien exploitées que chez Halévy. Avec un timbre nettement différent, plus percutant mais plus acidulé, Virginie Pochon s’impose dans le rôle (à peine) secondaire de Marianne, tandis que le désormais incontournable Julien Véronèse ne fait qu’une bouchée du personnage de Valentin, très présent au début de l’œuvre mais ensuite inexplicablement sacrifié : après son air « Ceux qui se disent connaisseurs ne sont pas ceux qui s’y connaissent », il n’a pour ainsi dire plus rien à chanter. Une chose est sûre : des résurrections de ce calibre, on voudrait en entendre tous les jours !
 
 

 

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