Dans le cadre époustouflant du Musée océanographique, le printemps des Arts accueille un amusant concept de « Battle Vivaldi », clin d’œil à l’univers du rap comme aux célèbres joutes musicales de l’histoire.
En effet, étudiant Farnace, Mathilde Étienne et son complice Emiliano Gonzalez Toro ont découvert qu’un même rôle pouvait être attribué à des chanteurs aux tessitures différentes, parfois sans en changer les tonalités. Ainsi est née l’idée d’une « battle » entre ténor et contre-ténor.
Les deux interprètes, Emiliano Gonzalez Toro et Jake Arditti, dégagent une énergie peu commune. Alors qu’ils s’amusent à surjouer le conflit, le spectateur a le sentiment d’assister au combat de deux ogres tant les timbres sont charpentés et généreux.
Ce duel, naturellement, n’appelle pas d’autre vainqueur que la musique, comme le souligne la récitante-arbitre, Mathilde Étienne, après avoir fait du public le juge – à l’applaudimètre – de ce réjouissant combat des chefs.
L’exploration des affects vivaldiens est structurée en trois moments vocaux – fureur, loyauté, soupirs – avec des airs chantés intégralement ou au contraire partagés entre les deux hommes. Cette configuration inhabituelle donne à entendre, de manière saisissante, combien chaque personnalité colore une même ligne vocale de manière unique.
Avec « Ricordati che sei » les intentions théâtrales sont lancées avec tant de conviction que l’on croit assister à un dialogue, comme si s’exprimaient tours à tours les deux faces d’un même affect.
« Gelido in ogni vena » également extrait de Farnace, dégage une atmosphère aux antipodes avec une sublime introduction instrumentale tout en forte/piano, une mélodie déchirante qui met en valeur les sauts d’octaves de Jake Arditti comme la voix toute de larmes d’Emiliano Gonzalez Toro.
Le troisième duo tiré de l’Orlando Furioso, « Nel profondo oscuro e cieco mondo », parachève la soirée dans une pyrotechnie étourdissante où parfois, une même vocalise est partagée par les deux artistes. Leurs deux techniques sont très différentes, mais l’interprétation pareillement électrisante.

Les mélismes du contre-ténor s’enrichissent d’un swing qui contamine jusqu’à son corps qui danse dès son premier solo « Farà la mia spada ». Précision, agilité, maîtrise des registres se confirment lorsque Il Giustino prend le relais de Tigrane avec « vedrò con mio diletto ». Le propos s’y affirme plus impérieux que fragile en dépit du texte et « Lo seguitai felice », tiré de l’Olimpiade, nous donne enfin à entendre un être touchant car désemparé.
Pour sa part, la sensibilité d’Emiliano Gonzalez Toro comme l’opulence, le velouté du timbre font merveille dès « Il piacer de la vendetta » d’Il Giustino. Les graves sont bien timbrés, les aigus brillants, les couleurs variées dans « Tu vorresti col tuo pianto » tout comme dans « Cessa tiranno amor », respectivement tirés de Griselda et l’Incoronazione di Dario.
Le ténor italo-suisse dirige alternativement l’Ensemble I Gemelli avec une fougue presque rageuse ou leur laisse la parole pour des interventions pleines de verve et de créativité où la chatoyance des couleurs et des timbres réjouit l’oreille. La pâte sonore est aussi ductile que généreuse, l’interprétation fine et enlevée tout ensemble.
Le duel vocal se fait tournoi avec l’amicale confrontation entre hautbois baroque, moderne et virtuel. François Salès fait montre d’une maestria particulièrement convaincante en créant Spenta Mainyu de Michel Petrossian.
Si le prétexte de ce programme est le conflit, la joie domine en réalité la soirée avec une prodigalité aussi proverbiale que contagieuse. A juger sur pièce au festival de Froville le 29 mai prochain avec un nouveau belligérant en la personne de Key’Mon Murrah. Le Printemps des Arts de Monte-Carlo, pour sa part, poursuit la fête jusqu’au 19 avril avec une programmation exigeante au tarif de 20 euros par concert, faisant preuve d’un volontarisme qui mérite d’être souligné.


