Vodka cul-sec

Boris Godounov - Paris (Pleyel)

Par Laurent Bury | mer 05 Février 2014 | Imprimer
 
Donnée en concert, sans entracte, la version 1869 de Boris Godounov est un verre de vodka qu’il faut boire d’un trait, sans eau, ni glaçon, ni même jus d’orange ajouté. Pas de mise en scène pour amuser l’œil, pas d’acte polonais pour flatter l’oreille, pas même – n’en déplaise à Isabelle Werck qui, dans le programme, évoque curieusement « la ‘chanson du canard’ » et la nourrice « jamais à court de chansons » – ces petites sucreries que sont l’air de l’Aubergiste et le chant du moucheron, également ajoutés après coup par Moussorgski pour rendre plus une acceptable l’opéra que le comité de lecture de Théâtre Mariinsky avait d’abord refusé. Tugan Sokhiev a choisi de nous montrer l’œuvre sous sa forme la plus âpre, sans fioritures, telle qu’on la joue de plus en plus souvent. Au total, deux heures et quart de musique drue, un concentré de drame qui avance implacablement jusqu’à son inévitable dénouement.
Premier atout majeur : la masse orchestrale et chorale à la disposition du chef ossète. L’orchestre national du Capitole de Toulouse, excellent orchestre de fosse, sait ce qu’est un opéra et, dès les premières mesures, l’acoustique de la Salle Pleyel permet de savourer les mille couleurs voulues par Moussorgski. L’Orfeón Donostiarra, dont on connaît depuis longtemps les qualités, livre pour sa part une performance éblouissante, avec un volume sonore impressionnant ou des nuances proches du murmure selon ce que la partition exige, et les voix de femmes arrivent même à se changer instantanément en voix d’enfants pour la scène de l’Innocent. En bon chef de guerre, Tugan Sokhiev sait mener cette armée à la victoire, sans emportement inutile, sans jamais appuyer les effets, en laissant parler la musique, suffisamment éloquente.
Pour ses solistes, le chef a puisé dans l’inépuisable vivier de l’ancienne Union Soviétique, dont les diverses républiques semblent avoir livré ce qu’elles avaient de meilleur. C’est d’Ukraine que vient Grigori, un Marian Talaba dont la voix n’a pas toujours paru très séduisante dans d’autres contextes, mais qui se tire ici admirablement des deux scènes auxquelles se limite son rôle dans la version de 1869. Egalement ukrainien, le Varlaam d’Alexander Teliga, doté de toute la truculence nécessaire au personnage. D’Estonie arrive le Pimène pétri d’humanité d’Ain Anger, au superbe timbre de basse tout en étant très à l’aise dans l’aigu. Natif de Saint-Pétersbourg, Stanislav Mostovoi a exactement la voix que l’on attend pour l’Innocent ; sa concitoyenne Anastasia Kalagina est une fort belle Xénia. Svetlana Lifar a depuis longtemps quitté Moscou pour s’établir en France, et elle campe un touchant Fiodor.
A ces chanteurs de l’est se mêlent des voix plus occidentales. Les Françaises Sarah Jouffroy et Hélène Delalande n’ont quasiment rien à chanter dans cette version exemptes de chansons. Philip Langridge fut jadis un Chouiski réputé, et c’est au Britannique John Graham-Hall qu’échoit le rôle du prince, qu’il semble peiner à faire vivre. La voix manque de corps, et le personnage n’a rien du côté fielleux qu’ont su faire ressortir d’autres interprètes. Enfin, au terme de quarante ans de carrière, Ferruccio Furlanetto reste un Boris saisissant : totalement maître de l’œuvre, il chante sans partition un rôle qu’il est le seul Européen à avoir chanté au Mariinsky et au Bolchoï. Dans cette musique qui ne sollicite nullement la virtuosité mais qui exige énormément de l’interprète sur le plan théâtral, la basse italienne est absolument souveraine. Après une première intervention extrêmement réservée, son monologue du cinquième tableau est un moment d’anthologie, que la mort du tsar rejoint sur les mêmes sommets. L’entente entre le chef et le chanteur est totale, comme l’a déjà prouvé leur prestation au Staatsoper de Vienne en 2012 dans la même version de Boris, mais l’exécution en concert, avec une distribution renouvelée, vient en donner une preuve plus éclatante encore.
 
 
 

 

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