Zarzuela ou grand opéra ?

Marina - Oviedo

Par Jean-Marcel Humbert | mer 13 Mai 2009 | Imprimer
Pascual Emilio Arrieta (1823-1894)
 
MARINA
zarzuela en 3 actes (1855)
version révisée en opéra (1871)
livret de Miguel Ramos Carrión
 
María José Moreno (Marina)
 
Mise en scène : Susana Gómez
Scénographie : Carmen Castañón
Costumes : Elisa Sanz et Maika Chamorro
Eclairages : Eduardo Bravo
Production Teatro Campoamor 2007
 
Marina : María José Moreno
Jorge : Javier Palacios
Roque : Luis Cansino
Pascual : Francisco Santiago
Alberto : Enrique Sánchez
Teresa : Elvia Sánchez
Vigía : Julián Matilla
Marinero : César Adolfo
Capataz : Aurelio Braz
 
Oviedo Filarmonía,
Agrupación de Cuerda Pulsada Laudare
et Coro Capilla Polifónica Ciudad de Oviedo
Direction : Friedrich Haider
 
XVIe festival de théâtre lyrique espagnol
Oviedo, Teatro Campoamor, 13 mai 2009
 
Zarzuela ou grand opéra ?
 
Emilio Arrieta, l’un des grands compositeurs espagnols, a fait ses études à Milan au milieu du XIXe siècle. Après avoir présenté au Teatro Real de Madrid l’opéra La Conquista di Granata (1855)1, il se spécialise dans les zarzuelas (l’équivalent des opéras-comiques français), sans pour autant abandonner l’idée de refaire un « grand opéra » à l’italienne. C’est pourquoi, quinze ans après avoir écrit et fait jouer en 1855 sa zarzuela Marina, décide-t-il de réviser l’œuvre et d’en faire un opéra créé en 1871 : c’est la version présentée ce soir à Oviedo. L’œuvre, très connue et souvent jouée en Espagne, est donc une des « zarzuelas » les plus célèbres : mais est-ce vraiment une zarzuela ?
 
Nous sommes sur la plage de Lloret de Mar. Marina, jeune orpheline, habite chez Jorge, capitaine de marine marchande, dont elle est secrètement amoureuse. L’armateur Pascual demande sa main que Jorge lui accorde avec amertume car il n’a pas osé se déclarer, ce qui désespère Marina. Au deuxième acte, les ouvriers du petit chantier de construction navale de Pascual observent les sentiments contradictoires des divers protagonistes. Le troisième acte se déroule dans une taverne. Prenant prétexte d’une lettre supposée compromettante qu’il vient de découvrir, Pascual rompt les fiançailles, ce qui permet à Marina et à Jorge de se déclarer leur flamme.
 
Qu’ont tiré de cet argument simplet les réalisateurs ? Au vu des aquarelles suggestives de M-V. Vivancos qui illustrent le programme et l’affiche du spectacle, on pouvait s’attendre à un spectacle revisité et transposé de nos jours, sur fond – pourquoi pas ? – des boîtes branchées de Lloret de Mar, car quand on pense à cette ville aujourd’hui, c’est plus à sa vie nocturne qu’aux amourettes de Marina… Au lieu de cela, on a droit à une scénographie et une mise en scène scolaires, exercices de style tout juste bons pour un diplôme de sortie d’université, et encore avec la mention médiocre. Tout au plus évitent-elles le folklore facile. Faut-il rappeler que décor et mise en scène doivent apporter du sens à un spectacle, et ne sont pas là simplement pour occuper l’espace ou « faire joli », ou encore servir de simple mise en place des masses chorales et des chanteurs principaux. Or ici, tout se passe autour d’une carène de navire en construction dont tout ce que l’on peut dire est que son absence d’intérêt scénique n’a d’équivalent que son évidente incapacité à jamais pouvoir naviguer… Des ouvriers s’activent autour d’elle avec la plus grande inefficacité en chantant « Marinero, Marinero »… Seul moments amusants, le cri des mouettes dans le hall d’accueil du théâtre, et le défilé de cadeaux de fiançailles dérisoires, devant les regards désespérés de Marina.
 
De plus, pour jouer valablement cette œuvre, il eut été indispensable de décider clairement d’un choix stylistique, vocal, esthétique et scénique, car entre une zarzuela mêlée de textes parlés et de danses et un grand opéra « à l’italienne », encore tout imprégné de Donizetti et de Verdi (Macbeth, Rigoletto, Le Trouvère, et même Don Carlos ne sont pas loin), il y a bien des différences, comme entre – sans vouloir émettre aucun jugement de valeur – Vincent Scotto au Châtelet et Donizetti à l’Opéra Garnier. On peut en juger par des enregistrements : ne citons, d’un extrême à l’autre, que le DVD de José Luis Moreno, montrant à travers une captation au Teatro Calderón de Madrid (Universal), les ingrédients qui ont contribué à tuer en Espagne la zarzuela populaire, malgré la sympathique prestation de Milagros Poblador et ses grands yeux à la Amanda Barrie. A l’opposé, l’enregistrement de 1998 sur CD avec María Bayo et Alfredo Kraus (Naïve) montre ce qu’est l’œuvre traitée en grand opéra. Car la musique, qui oscille sans cesse entre la rengaine et le grand opéra, n’en exige pas moins de grandes voix verdiennes en même temps que des masses chorales importantes. Que faire alors ? D’autant que le niveau de la troupe n’est plus tout à fait celui de 1987, où chantaient sur cette même scène Anna Maria Gonzales, Alfredo KrausetJuan Pons.
 
L’ensemble est néanmoins globalement bien chanté et joué honorablement à l’exception du Jorge de Javier Palacios qui n’est agréable à entendre que lorsqu’il allège comme dans son air final (et qui a de plus emprunté à Roberto Alagna les sanglots dans la voix et l’élégant geste de s’essuyer le nez du revers de la main). La distribution est aisément dominée par la Marina de María José Moreno. Interprète de Rosine et d’Olympia à Vienne, de Gilda à la Scala, elle chante les rôles de sa tessiture (Reine de la Nuit, Lucia, Ännchen, etc. et de plus Susanna) sur toutes les scènes espagnoles, et a enregistré la Nanetta de Falstaff sous la direction de Colin Davis. C’est dire qu’elle a les moyens du rôle de Marina, sans toutefois arriver à caractériser précisément le personnage qui reste trop traditionnel. Mais la voix est belle, riche en harmoniques, avec des réserves importantes, et sa prestation est extrêmement  musicale et de qualité internationale.
 
Le chef autrichien Friedrich Haider a parfaitement adapté sa direction à ce répertoire particulier dont il défend à la fois le côté brillant et émotionnel. A noter le travail remarquable des chœurs locaux. Mais un excellent chef et une excellente tête d’affiche ne suffisent pas à faire un bon spectacle… On est ici trop au premier degré, avec une mise en scène trop traditionnelle qui reproduit bien des tics du genre. Or ce type de zarzuela ne pourra plus survivre maintenant s’il n’est pas défendu par des mises en scènes revisitées comme celle, remarquable, réalisée par une autre Marina, Marina Bollaín, pour La Verbena de la Paloma au Festival de San Lorenzo de El Escorial de Madrid (DVD Decca).
 
Jean-Marcel Humbert
1 Lire au sujet de La Conquista di Granata, l'article de Yonel Buldrini, Oublier Verdi et Donizetti
 
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