Miroirs de Thaïs

Thaïs - Peralada

Par Claire-Marie Caussin | dim 29 Juillet 2018 | Imprimer

Etrange opéra que cette Thaïs de Massenet : derrière son orientalisme au parfum suranné, derrière sa célébration un peu désuète de la rédemption chrétienne, l’œuvre entretient un rapport étroit avec les affres de l’âme. Tout y est placé sous le signe du double et de la dissemblance, de l’oxymore et de l’introspection.

Tout commence par ce reflet du miroir, dans lequel l’héroïne est à la fois objet et sujet de la contemplation ; où elle voit sa beauté, mais en pressent aussi la disparition. Premiers dédoublements qui trouvent un écho, sous forme d’examen de conscience, chez Athanaël dont la foi et l’ascèse réfléchissent la violence de passions momentanément endormies. Mais c’est même l’ensemble des personnages qui obéit à cette loi de l’antagonisme : Nicias et Athanaël, la charmeuse et Albine, les comédiennes et les filles blanches… Le livret, en mettant en présence ces êtres opposés, fait apparaître la porosité du vice et de la vertu : c’est ainsi que la courtisane succombe à la conversion alors que le moine fléchit sous le poids de ses désirs.

L’orchestre du Teatro Real se révèle splendide sous la baguette de Patrick Fournillier : si les scènes d’Alexandrie sont d’un éclat et d’une vivacité rêvées, les scènes du désert à l’inverse ont un son plus feutré, plus aride qui vient planter le décor que la version de concert ne nous offre pas. Débauche de couleurs, d’élan, de contrastes qui viennent révéler toute la richesse de la partition. Vesselin Demirev, premier violon exceptionnel, offre une Méditation pleine de naturel et de phrasé. On apprécie également les cuivres ainsi que les flûte et violoncelle solos, qui montrent un orchestre accompli.

L’Athanaël de Placido Domingo était éminemment attendu, et le moins que l’on puisse dire est que le timbre est toujours aussi solaire. On a la ligne, la projection, la clarté d’un bout à l’autre du concert. Malheureusement on ne comprend vraiment pas grand-chose à ce qu’il dit, et cette approximation dans le texte lui enlève un outil dramatique primordial. Reste une présence scénique indéniable qui lui permet d’incarner un personnage perdu et souffrant : point d’autorité ou de suffisance mais, d’emblée, un Athanaël confronté à ses contradictions ; à une foi et un amour sans joie.

Ermonela Jaho est sans conteste une Thaïs intense, jouant la carte de la séduction dès son entrée en scène dans une incroyable robe rouge. Dès lors, sa gestuelle excessive agace un peu et ne sert pas la soprano, qui n’a pas besoin d’en faire tant pour exprimer la sensualité de l’héroïne : ses aigus acérés à la projection impeccable et de très beaux pianissimos sont bien plus convaincants. On regrette que la voix ne soit pas très sonore dans le bas-medium et les graves, où elle disparaît un peu par rapport à l’orchestre. Elle se révèle en tout cas tragédienne et son personnage au dernier acte se défait de sa coquetterie affectée pour une attitude beaucoup plus intérieure. Une belle progression dramatique donc pour un rôle dans laquelle la chanteuse se jette impétueusement.

Le reste de la distribution se révèle de premier ordre avec le Palémon de Jean Teitgen et le Nicias de Michele Angelini. Le premier affiche une autorité et une assurance remarquables, servies par une voix superbe de rondeur et de densité. Le second, en plus d’une diction parfaite, possède un timbre éclatant ainsi que des aigus pleins et libres. Elena Copons (Crobyle) et Lidia Vinyes Curtis (Myrtale) forment un beau duo plein d’élan, rejoint brièvement par Sara Blanch en Charmeuse tout à fait convaincante vocalement.

Enfin, si le chœur du Teatro Real n’est pas très homogène lorsque les hommes chantent seuls, le son des tutti est riche et le chef dirige l’ensemble du plateau avec précision en plus d’un plaisir évident.

Une superbe soirée donc, notamment grâce à un orchestre superlatif qui donne une épaisseur dramatique à cette œuvre pleine de contradictions. L'opéra s’achève sur une note bien sombre, la rédemption ne semblant apporter ici nulle espérance. Ne restent que la mort pour Thaïs et le désespoir pour Athanaël ; voilà que les deux personnages ne se reflètent plus l’un l’autre : leurs images se confondent.

 

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