Dusapin après Noël, une reprise inutile

To be sung - Bruxelles (Flagey)

Par Claude Jottrand | ven 08 Janvier 2016 | Imprimer

C’est une longue histoire qui unit Pascal Dusapin, et le Théâtre Royal de la Monnaie. Juste dans la foulée de  la création de Médée en 1991, le compositeur français, en quête d’abstraction avait présenté au Théâtre des Amandiers d’abord, sur cette même scène ensuite, To be sung, sorte de pièce lyrique aux formes mal définies, comme une promenade sans début ni fin, composée sur des textes de l’écrivain américaine Gertrude Stein (1874-1946).

Ces textes, qui sont à l’origine de la composition de la pièce, ont été écrits à Paris à la fin des années vingt, lorsque Gertrude Stein et son frère Leo fréquentaient les plus éminents artistes modernistes de l’époque, et se constituaient une prestigieuse collection de peintures du XXe siècle en achetant des œuvres majeures de Gauguin, Renoir, Cézanne, Matisse ou Picasso. En littérature aussi, Gertrude Stein aimait les formes neuves, de sorte que ses textes sont volontairement dépourvus de sens, le propos de l’écrivain étant de composer une sorte de mélodie de syllabes, d’allitérations renforcées par le rythme propre de la langue (anglaise), distillant au passage quelques allusions homo-érotiques plus ou moins cachées qui nous rappellent que Stein était aussi une pionnière dans le combat pour l’émancipation de la cause lesbienne. C’était semble-t-il le propos initial de l’écrivain que ces textes soient mis en musique, et c’est cette invitation qui a stimulé la créativité du compositeur. L’œuvre de Dusapin date donc de 1993 (créée en 94), et c’est peu dire que depuis lors, le compositeur a fait bien du chemin.  Si on compare To be sung avec Penthésilée, présentée à la Monnaie en avril 2015, le discours musical en paraît bien sec, presque dogmatique, avec une aridité étrange qui refuse au chant les moyens de son épanouissement. La partie instrumentale confiée à sept musiciens seulement semble d’une grande difficulté technique pour un résultat sonore assez pauvre en émotions. Les quelques rares envolées lyriques sont vite interrompues et l’essentiel du texte est déclamé par un narrateur, comme pour en limiter la portée émotionnelle. Au moment de sa création, la mise en scène avait été confiée à rien moins que James Turell, qui avait réalisé un somptueux travail d’éclairages dont quelques uns se souviennent encore, et transcendé l’œuvre par un visuel tout à fait exceptionnel.

La décision de reprendre cette pièce en 2016 vient de l’heureuse rencontre du compositeur avec le metteur en scène israélien Sjaron Minailo, qui avait présenté en février 2015 un assez beau travail sur le Medulla de Bjorg. Désirant travailler ensemble, ils ont proposé la reprise de To be sung à la direction de la Monnaie, qui a accepté avec enthousiasme. Encore fallait-il trouver un lieu adéquat, puisque la salle est indisponible pour plus d’un an. L’excellente acoustique de Flagey, ancien studio de radio reconverti en salle de concert, mais dont le plateau n’a ni l’ampleur ni l’équipement d’un espace théâtral s’est imposée plus comme une solution de compromis que comme un idéal.

La réalisation proposée par Manailo est une sorte de chorégraphie un peu timide qui fait bouger les trois protagonistes féminines dans un espace relativement réduit, leur adjoint une danseuse au rôle mal défini, et peine à trouver sa justification, n’ayant pas découvert dans le texte, ni même semble-t-il dans la musique, un sens à défendre. On est hélas assez loin des grands mouvements de foule très réussis qu’il avait réalisés pour Medulla. Les costumes (Christophe Coppens) sont très beaux, étranges et évocateurs de rites antiques – au mieux – ou d’un feuilleton américain futuriste – au pire. Les décors sont réduits à l’essentiel, sans aucune couleur chaude, dans une atmosphère minérale peu propice au développement d’aucune sensualité. Il en résulte un visuel certes esthétisant, mais vite répétitif, vite ennuyeux, dont très peu d’émotion se dégage. Quelques éléments supplémentaires ajoutent encore à la difficulté que ressent le spectateur à entrer en contact avec l’œuvre : le fait que le récitant, rôle central de la pièce, soit caché du public ; le fait que tout le spectacle se déroule derrière un voile de tulle qui ne s’ouvre jamais, sous des éclairages relativement chiches, l’ensemble instrumental et le chef restant eux constamment dans l’ombre, comme en dehors du spectacle. Le public assiste ainsi à une sorte de rite étrange, vécu comme dans un rêve, et qui ne le concerne en rien. Sa quête de sens et sa légitime attente d’une émotion quelconque restent largement sur leur faim.

Les trois rôles chantés recouvrent en fait un seul personnage féminin matérialisé par trois corps différents et complémentaires. Les trois voix choisies, Marisol Montalvo, Allison Cook et Judith Gauthier sont en effet assez proches les unes des autres et créent facilement l’illusion du personnage unique, au point qu’on a du mal a distinguer – à travers le voile de scène qu’on a décrit – qui chante quoi. Geneviève King, initialement pressentie comme soprano 3 ayant du renoncer en dernière minute, c’est Judith Gauthier qui a brillamment repris le rôle, qu’elle a interprété depuis l’orchestre, Geneviève King assurant la partie scénique en mode muet. Admirable récitant invisible, Dale Duesing, dans un anglais parfait, donne beaucoup de présence vocale au rôle du récitant. Mais pourquoi l’avoir caché derrière la scène ?

Reste que la réalisation musicale du jeune chef d’origine libanaise Bassem Akiki est très soignée et qu’on ne peut qu’admirer le travail des chanteuses et des instrumentistes. Ca n’est pas suffisant pour faire une soirée réussie…

 

 

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