Un début très prometteur

Der Fliegende Holländer

Par Julien Marion | ven 21 Octobre 2011 | Imprimer
 
Pentatone Classics démarre avec ce Vaisseau Fantôme une intégrale des dix œuvres maîtresses de Wagner (celles qui sont jouées à Bayreuth), destinée à être achevée en 2013, année du bicentenaire de la naissance du maître. La réalisation musicale de ce projet ambitieux a été confiée à Marek Janowski et à ses forces de l’orchestre symphonique de la radio de Berlin à partir d’enregistrements live des œuvres données en version de concert*. Ce Vaisseau inaugure la série, qui se poursuivra avec Parsifal (le mois prochain), pour se finir avec le Crépuscule des Dieux en novembre 2013.
 
Si l’on en juge par les qualités de cet opus premier, il faut souhaiter de tout cœur au projet d’aller à son terme.
 
Saluons, pour commencer, la belle facture de l’objet qui nous est présenté : la présentation en est soignée, le graphisme élégant. Le contenu du livret, préfacé par le président du Bundestag en personne (mazette ! imagine-t-on sous nos cieux Bernard Accoyer préfacer le premier volume d’une intégrale Gounod ou Bizet ?) est digne d’intérêt et apporte des éclairages utiles sur l’œuvre. Voilà qui change des coffrets à la présentation indigente et nous rappelle qu’un disque peut être aussi un objet agréable à manipuler.
 
Mais on pourrait, à l’inverse, donner quantité d’exemples de coffrets dont le luxe du contenant n’a d’égal que la vacuité du contenu. Le critique qui sait que les bons enregistrements wagnériens récents se comptent sur les doigts d’une seule main est dès lors saisi d’une sourde angoisse : le ramage de ce Vaisseau Fantôme égale t-il son plumage ?
 
On est heureux de pouvoir affirmer que oui.
 
Le mérite en revient pour commencer à la direction de Marek Janowski. On ne le connaissait dans le répertoire wagnérien qu’à travers son Ring poussif du début des années 80, paru chez Eurodisc, et quelques lives plus confidentiels, guère marquants. On le trouve ici nerveux, efficace, inspiré d’un bout à l’autre, ne cherchant pas à donner à cette œuvre - qui reste, à bien des égards, une œuvre de jeunesse - une profondeur métaphysique qu’elle n’a pas. Sous sa baguette, le Vaisseau regarde davantage vers le Freischütz que vers Tristan, même si, dans cette optique, il ne va pas aussi loin que Ferenc Fricsay ou, plus récemment, Bruno Weil. Cette direction nous raconte une histoire, et on se laisse prendre d’un bout à l’autre de l’œuvre : apport marquant du live, on sent qu’on est au théâtre. Quel souffle d’air frais ! Par son équilibre idéal entre l’héritage wébérien et l’annonce des chefs d’œuvre à venir, c’est pour tout dire une des directions les plus convaincantes que l’on connaisse dans cette œuvre.
 
Le chef a à sa disposition un orchestre symphonique de la Radio de Berlin discipliné, à la sonorité pleine et aérée idéalement mise en valeur par une prise de son très analytique qui est un modèle du genre (comme souvent chez Pentatone, dont c’est la marque de fabrique).
 
Au diapason de cette direction des plus convaincantes, on saluera avec joie des chœurs superlatifs, préparés pour cet enregistrement par Eberhard Friedrich, qui depuis 2000 officie chaque été comme chef des chœurs à Bayreuth : tout est dit.
 
Un bonheur ne venant jamais seul, cette direction enthousiasmante est servie par une distribution très homogène, et de qualité.
 
On tirera bien bas son chapeau face au Hollandais d’Albert Dohmen. Son Wotan bayreuthien ne nous avait pas laissé de souvenir impérissable. On est d’autant plus surpris de le retrouver aussi superbe en Hollandais. Il a d’abord l’exacte voix du rôle, celle d’un vrai baryton-basse, qui sait à merveille faire passer les failles mais aussi les emportements du personnage. Le timbre, très homogène et sombre de grain, n’est pas sans rappeler celui de George London, le plus grand Hollandais des années 50 et 60, avec Hans Hotter. On ajoutera que cette incarnation diablement réussie est servie par une diction impeccable.
 
Ce Hollandais a pour partenaire en affaires le Daland de Matti Salminen. S’agissant d’un chanteur qui a dépassé les 40 ans de carrière (42, exactement), et dont le premier Daland documenté remonte à 1978 (c’était à Bayreuth, dans la légendaire mise en scène de Harry Kupfer) on redoutait d’avoir à sortir l’inévitable couplet sur le poids des ans. Eh bien on gardera par devers soi sa commisération et on restera bouche bée devant cette sorte de miracle : quels beaux restes, quel prodige de longévité vocale ! Le public parisien avait d’ailleurs pu s’en rendre compte il y a un an, dans ce même rôle, ou encore un certain 21 novembre 2008 quand en Roi Marke, il avait remplacé au pied levé Franz Josef Selig souffrant et avait livré, ce soir là, une prestation suprêmement émouvante. Salminen a exactement la voix bourrue et pateline du personnage. Mieux : il est Daland, sans contestation possible.
 
La Senta de Ricarda Merbeth appelle des commentaires plus nuancés. Reconnaissons à sa décharge que le rôle, un des plus complexes à distribuer de tout le répertoire wagnérien, n’a pas encore trouvé son interprète incontestable. Celle qui nous avait émerveillés en Marie/Marietta dans La Ville Morte à Paris en 2009 nous livre un Senta solide, robuste, et sort indemne du redoutable final de l’acte III. Mais la voix, captée d’un peu trop près, bouge, notamment au début de la Ballade ou du duo avec le Hollandais. Méforme passagère, ou signe avant-coureur d’une usure précoce ? On ne sait. Mais on a assisté à tellement de naufrages dans ce rôle qu’une petite voie d’eau ici ou là ne doit pas ternir notre satisfaction.
 
En Erik, Robert Dean Smith ne dépare pas cette distribution. Le seul reproche que l’on peut lui adresser ne concerne pas sa prestation, mais le choix d’avoir distribué en Erik un ténor au format héroïque plus que lyrique. Rappelons que Robert Dean-Smith est abonné depuis plusieurs années aux rôles de Tristan et Siegmund. Dans cette catégorie, il est excellent. Mais dans ce rôle (de tous, celui qui regarde le plus vers Weber ou Lortzing), on préfère néanmoins un ténor plus lyrique, à l’image de Josef Traxel (avec Keilberth à Bayreuth en 1956) ou Sándor Kónya (avec Böhm au MET en 1963), dont on regrette l’art de la cantilène phrasée sur le souffle dans « Willst jenes Tag », un des rares exemples de bel canto wagnérien…
 
On applaudira sans retenue, pour finir, le Pilote particulièrement bien chantant de Steve Davislim, ainsi que la Mary très adéquate de Silvia Hablowetz, qui parvient à faire exister son personnage.
 
Bilan très flatteur, en définitive, pour ce lever de rideau d’un projet dont on souhaite désormais qu’il maintienne jusqu’à son terme ce niveau et cette cohérence musicale. Si, comme on peut l’espérer, l’essai est transformé, on rendra grâce à Pentatone Classics et à ses producteurs de nous avoir montré, avec une bonne dose de courage, qu’on peut encore, en 2011, rendre justice au disque à l’œuvre de Wagner, alors que l’industrie du disque est une vallée de larmes et que les rééditions de lives de l’âge d’or pullulent. Vivement la suite !
 
* On nous explique très sérieusement dans le livret que ce parti pris s’explique par la volonté de ne pas polluer l’interprétation musicale par des partis pris scéniques contestables. Au vu de certaines productions récentes, notamment à Bayreuth, on comprend pourquoi !
 

 

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