Sabine Devieilhe, l'ange au sourire

Une académie pour les sœurs Weber - Paris (Philharmonie)

Par Laurent Bury | lun 14 Décembre 2015 | Imprimer

Ce fut l’un des disques remarqués de cet automne : après un magnifique récital Rameau, Sabine Devieilhe passait à Mozart, non sans avoir entre-temps campé une bien belle Reine de la Nuit à Lyon et à Paris. On l’attendait, ce disque, et l’on ne fut pas déçu, même si les choix de Raphaël Pichon ont pu prêter à d’âpres discussions ici-même. La tournée de concerts qui démarre permettra d’entendre une partie du programme enregistré, et peut-être de le juger plus sereinement.

Tout commence comme sur la pointe des pieds, avec pour seul soutien le pianoforte dont joue Arnaud de Pasquale, dans « Oiseaux, si tous les ans », petit rien dont la chanteuse parvient à faire une grande chose, notamment grâce à une admirable articulation de notre langue (on se dit alors que « Dans un bois solitaire et tendre » ferait un excellent bis et bouclerait la boucle de Mozart en français, mais on se trompe : du français, il y en aura encore, mais pas avec Mozart). L’ensemble Pygmalion se fait entendre dans le premier mouvement de la Symphonie Haffner, interprété avec des couleurs acidulées et un entrain irrésistible. Sabine Devieilhe revient et passe aux choses sérieuses avec un premier grand air, « Vorrei spiegarvi », ajouté à l’opéra d’Anfossi Il curioso indiscreto. Dans cette page, qu’elle interprétait lors des Victoires de la musique classique en février 2014, la soprano évolue à ces hauteurs stratosphériques où elle fait merveille ; la partie rapide est prise à un tempo particulièrement fébrile et laisse entendre de belles notes graves. Après que le public a laissé éclater son enthousiasme, l’Adagio en mi mineur paraît presque importun, même s’il permet de mettre en avant tout le talent de la violoniste Cecilia Bernardini. La chanteuse revient enfin pour « Schon lacht der holde Frühling », destiné au Barbier de Séville de Paisiello : Mozart y réussit le tour de force d’associer la douloureuse intériorité du passage central à l’allégresse virtuose de la première partie reprise en conclusion. Et l’on entend là ce fameux sourire dans la voix qui fait tout le prix des interprétations de Sabine Devieilhe, qui renvoie à un âge d’or du chant dont on se réjouit de constater qu’il n’est pas révolu. Avant l’entracte prévu, Raphaël Pichon prend la parole pour expliquer qu’il va proposer une de ces improvisations sur un air alors connu qui caractérisaient les concerts donnés par Mozart. Un chapeau tendu à un spectateur fait apparaître, ô surprise, l’air « Les hommes pieusement », tiré des Pèlerins de la Mecque de Gluck, sur lequel Mozart a justement écrit des variations pour piano. C’est là que la potacherie incorrigible du chef et fondateur de l’ensemble Pygmalion prend le dessus : après avoir fait interpréter à Sabine Devieilhe cet air pour baryton, il fait exécuter aux instrumentistes diverses facéties fort peu improvisées. Le pianofortiste est un tyran capricieux, le percussionniste caracole déguisé en elfe, les bois se bagarrent avec les cordes…. Quand la soprano s’endort, l’orchestre attaque l’air de la Reine de la nuit, et la malheureuse prend le train en marche avant de se rendre compte que c’était une plaisanterie. Le public rieur semble apprécier.

Retour à la normale après l’entracte, même si le climat reste guilleret avec les Danses allemandes et la fameuse « Promenade en traîneau ». Et l’on enchaîne avec la fureur de la Reine de la Nuit dans son deuxième air, auquel Sabine Devieilhe confère un dramatisme exceptionnel, portée par l’enthousiasme que le public ne cesse de manifester depuis le début de la soirée. Il faut bien ensuite le presto de la Symphonie Haffner pour ne pas laisser retomber la tension. « Nehmt meinen Dank » arrive néanmoins comme une surprise, avec ce texte d’une modestie flagorneuse pour les « gracieux mécènes », mais que Mozart parvient à transfigurer en un bijou de simplicité et de beauté. Pas de pause orchestrale ensuite, puisqu’arrive la conclusion du concert, l’air de Lucio Silla « Ah se il crudel periglio », dans lequel la chanteuse doit exécuter l’équivalent vocal de triples saltos arrière en trapèze volant tout en traversant des cerceaux enflammés. Cette virtuosité poussée jusqu’au numéro de cirque n’est pas de nature à désarçonner Sabine Devieilhe, qui éblouit une fois encore par sa maestria. Après des applaudissements nourris, le bis espéré est annoncé, et il donne la vedette à Vincent Manac’h, arrangeur attitré à qui l’on doit certains de ces vrais-faux airs de Mozart qui ont suscité l’ire de notre collègue Yvan Beuvard : d’abord, l’adagio de la pantomime Pantalon und Colombine, puis « Ridente la calma », air pour baryton et clavier ici transformé en page pour soprano et orchestre. D’aucuns jugeront le procédé cavalier, mais qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse, cette ivresse qu’aura prodiguée Sabine Devieilhe pendant toute cette soirée qu’on aurait voulu aussi longue que le fameux « concert d’Académie » de trois heures dirigé par Mozart à Vienne en mars 1783.

 

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