Un jour, une création : 5 octobre 1762, le premier éclat de l’Orfeo de Gluck (et Calzabigi)

Par Cédric Manuel | mer 05 Octobre 2022 | Imprimer

Christoph Willibald Gluck vit à Vienne depuis près de 10 ans lorsqu’il fait la connaissance d’un homme de lettres un peu intrigant tout juste rentré d’un séjour à Paris, Ranieri de’ Calzabigi. Ce dernier est bien introduit à la Cour impériale, tout comme le compositeur, qui est de son côté particulièrement apprécié de l’élite viennoise, par l’entremise de son protecteur et mécène, le prince de Saxe-Hildburghausen.

C’est le directeur des théâtres viennois, Giacomo Durazzo, qui permet cette rencontre. Il connaît Gluck par cœur, puisqu’il l’a nommé « Compositeur » à la suite du succès de la sérénade Le Cinesi en 1754. Il pense que cette rencontre contient de grandes promesses, et il ne se trompe pas. Pour se faire la main, les deux hommes écrivent ensemble – livret et partition – un nouveau ballet, Don Juan, le Festin de pierre, avec le chorégraphe Gasparo Angiolini. Ballet qui fait date car il est considéré comme le premier « ballet d’action » de l’histoire. Forts de ce premier succès, Gluck et Calzabigi s’attaquent à un autre mythe, celui d’Orphée. Ils en font une « action théâtrale » en trois actes, Orfeo ed Euridice

Réputé francophobe malgré son séjour parisien (ou à cause de lui, qui sait ?), Calzabigi en a pourtant rapporté quelques influences stylistiques et cherche surtout à se distinguer de Métastase, à propos duquel il a d’ailleurs disserté – et qu’il a critiqué – dans un ouvrage, quelques années auparavant. Il dessine ainsi ce qui deviendra ensuite ce qu’on appellera la « réforme » de l’opéra, et dont les fondements théoriques seront exposés par Gluck (mais écrits par Calzabigi) dans l’Epître dédicatoire d’Alceste quelques années plus tard : la musique est faite pour magnifier le texte et s’y tenir, sans ornements superflus. Exit dont le recitativo secco métastasien, place aux successions de chœurs, solos et, en l’espèce, de ballets, dans des tableaux cohérents, le théâtre en musique.

Pour autant, Orfeo ed Euridice par le nouveau duo star de l’opéra en Europe (ils signeront trois chefs-d’œuvre ensemble), ne tourne pas encore le dos à tous les préceptes de l’opera seria traditionnel, qui figurent encore en nombre dans la partition et que Gluck lui-même reprendra ensuite dans d’autres œuvres. Il en est simplement une forme de préfiguration.

L’Azione teatrale est créée au Burgtheater de Vienne voici 260 ans aujourd’hui. Le succès est au rendez-vous, en particulier grâce au triomphe remporté par le castrat Guadagni, créateur du rôle d’Orfeo. Gluck reprendra assez profondément la partition à Paris douze ans plus tard et, de manière moins fondamentale, pour plusieurs autres opéras d’Europe, non seulement pour la traduire en français, mais aussi pour y modifier certaines parties musicales et transformer le rôle d’Orfeo pour un haute-contre.

Ce n’est pas par Orfeo que Berlioz, qui vouera un véritable culte à la musique de Gluck, fait la connaissance de la musique de ce dernier en 1821, mais par Iphigénie en Tauride. Le rôle du compositeur autrichien dans l’évolution de l’opéra et la place qu’il accorde à l’orchestre, dans la lignée d’un Rameau en France, ne pouvaient que séduire Berlioz, qui s’en fera l’apôtre. C’est parce qu’il connaît les deux partitions – Vienne et Paris – qu’il en souligne les faiblesses et les erreurs de typographie. Pourtant, dans le Journal des Débats, trois jours après la création de la version qu’il a proposée lui-même pour le Théâtre-Lyrique en attribuant le rôle d’Orphée à une alto (Pauline Viardot), il écrit une déclaration d’amour : « Qu’est-ce que le génie ? Qu’est-ce que la gloire ? Qu’est-ce que le beau ? Je ne sais, et ni vous, Monsieur, ni vous, Madame, ne le savez mieux que moi. Seulement il me semble que si un artiste a pu produire une œuvre capable de faire naître en tout temps des sentiments élevés, de belles passions dans le cœur d’une certaine classe d’hommes que nous croyons, par la délicatesse de leurs organes et la culture de leur esprit, supérieurs aux autres hommes, il me semble, dis-je, que cet artiste a du génie, qu’il mérite la gloire, qu’il a produit du beau. Tel fut Gluck. Son Orphée est presque centenaire, et après un siècle d’évolutions, de révolutions, d’agitations diverses dans l’art et dans tout, cette œuvre a profondément attendri et charmé l’assemblée choisie qui se trouvait vendredi dernier au Théâtre-Lyrique. Qu’importe, après cela, l’opinion des Polonius et des trafiquants de pensée ?… Les affections et les passions d’art sont comme l’amour : on aime parce qu’on aime, et sans tenir le moindre compte des conséquences plus ou moins funestes de l’amour. »

 

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