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23 février 1856 : une Manon de salon

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23 février 2026
Manon Lescaut de Daniel-François-Esprit Auber était créée à Paris voici 170 ans.

Lorsque Daniel François Esprit Auber et son vieux complice Eugène Scribe entreprennent d’adapter le roman de l’Abbé Prévost, Manon Lescaut, paru en 1731, rares sont ceux qui les ont précédés malgré la popularité de l’ouvrage à sa sortie. Pour le XIXe siècle, on peut néanmoins citer le ballet-pantomime de Formental Halévy en 1830.

En 1855, Auber (73 ans) et Scribe (64 ans) s’attaquent donc sur le tard de leur carrière à cette oeuvre et vont en faire un opéra-comique en trois actes qui va d’abord s’employer à effacer ou du moins atténuer tout ce que l’oeuvre a de tragique ou d’immoral selon comment on la perçoit. Seul le dernier acte, soudain plus sombre après deux premiers plutôt mondains voire légers, restitue davantage le drame et la fin tragique, ce qui n’est pas vraiment habituel à l’Opéra-Comique comme la Carmen de Bizet en fera aussi l’expérience et les frais 19 ans plus tard.

Eugène Scribe
© Bibliothèque du conservatoire de Genève

Dès lors, la création de l’opéra est accueillie sans grande chaleur par le public, qui fait par ailleurs les yeux doux à d’autres genres lyriques ou qui préfère s’encanailler avec Offenbach. Massenet puis Puccini achèveront de reléguer la partition d’Auber, à peu près totalement oubliée désormais. Mais elle reste après le 23 février 1856 plus de 60 fois à l’affiche. On a connu des fours plus rapides tout de même.

C’est d’ailleurs dommage, car si les critiques tombent à bras raccourcis sur Scribe, lui reprochant d’avoir par trop adouci le caractère « immoral » du roman ( « M. Scribe a su épurer le récit de l’Abbé Prévost, en retranchant ce qui eût offensé la scène de l’Opéra-Comique ; la passion y perd en violence ce qu’elle gagne en décence » lit-on dans la presse), l’oeuvre est loin d’être inintéressante ! D’ailleurs, ce n’est pas ce qu’on lui reproche. Dans le Journal des Débats, le grand critique Joseph d’Ortigue critique avant tout Scribe pour avoir « dénaturé » Manon, et de parodier les personnages du roman. Selon lui, l’héroïne devient une « fort jolie grisette » dans un milieu mondain où elle fait en quelque sorte surtout un shopping badin rue Saint-Jacques.

Le critique Joseph d’Ortigue en 1854

Côté partition, Auber est mieux accueilli, mais on lui reproche tout autant le manque d’émotion. Le même d’Ortigue indique ainsi que « M. Auber n’a point cherché la passion dévorante : il a préféré la grâce et la clarté, et cette distinction mélodique qui lui sont propres. La musique charme plus qu’elle ne bouleverse ». Même tonalité du côté du Ménestrel quelques jours plus tard. C’est La Presse qui résume le mieux le sentiment général : « Le public a fait fête au troisième acte, où la musique s’anime d’une émotion plus vive. Toutefois, l’ensemble demeure dans une mesure élégante qui sied mieux au salons qu’aux catastrophes ». Il suffit d’écouter la fort belle ouverture pour s’en convaincre ! Toute l’oeuvre, qui mérite d’être réécoutée, est pleine de ce sens mélodique si propre à son auteur et qu’on oublie trop souvent.

L’oeuvre est d’ailleurs rarement reprise aujourd’hui, même si on a pu la voir par exemple à Liège il y a une dizaine d’année, ou encore plus récemment à Turin. Nous disposons aussi d’un enregistrement  chez Warner, dirigé par Jean-Pierre Marty en 1975 et qui affiche Mady Mesplé, dont la voix de colorature était celle requise pour le rôle-titre, créé par Marie Cabel, soprano belge, également créatrice de Dinorah ou de Philine. Il paraît que c’est pour elle qu’Auber a écrit le fameux air de l’Eclat de rire, la bourbonnaise « C’est l’histoire amoureuse », que voici interprété par le soprano toulousain mais que tant de ses consoeurs ont inscrit à leurs récitals.

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