La guerre stylisée

Zauberland - Paris (Bouffes du Nord)

Par Brigitte Maroillat | dim 07 Avril 2019 | Imprimer

Le spectacle présenté cet après-midi au Théâtre des Bouffes du Nord est né d’un mystère non résolu. Celui des Dichterliebe de Schumann qui comportaient initialement vingt lieder. L’amputation du cycle de quatre pièces musicales, dont les motifs restent obscurs, constitue l’interstice dans lequel le compositeur Bernard Foccroulle et l’auteur Martin Crimp se sont glissés pour combler l’espace vacant de dix-neuf nouveaux chants de leur cru. De ce dialogue entre l’œuvre romantique en clair-obscur de Schumann et une musique contemporaine témoin d’un présent douloureux, émerge Zauberland, une histoire entre rêve et réalité sur le destin de réfugiés syriens. Une jeune femme enceinte quitte la Syrie et entame un long voyage pour trouver refuge en Allemagne. Son époux et ses proches sont restés à Alep, ravagée par la guerre. Elle s’installe en Allemagne où elle donne naissance à une petite fille et poursuit sa carrière de chanteuse d’opéra. La veille du décès de son mari, elle rêve qu’elle interprète les Dichterliebe de Schumann par lesquels elle revit les traumatismes de son départ de Syrie. Retenue en terre Européenne, elle conserve l’espoir de pouvoir un jour entrer dans le Zauberland, une terre à l’abri des conflits, un monde de paix et de sécurité. Mais elle ne cesse toutefois pas de revivre comme un leitmotiv la déchirure de la séparation après un mariage heureux et qui trouve un puissant écho dans l’œuvre de Schumann, dont le poème textuel et le poème pianistique se mêlent comme les deux moitiés d’un même être et se dissocient parfois. « Lorsque la voix parle d’espoir, le clavier à l’arrière-plan raille et plaint ses illusions » écrivait Schumann à propos de ses Dichterliebe. Rien n’est simple dans l’œuvre du compositeur, le texte sonne heureux mais la musique y met un bémol, et insinue le doute à travers les arpèges interrogateurs du piano. De cette dissonance naît une métaphore de la condition féminine, en temps de guerre, une féminité blessée mais qui ne se résigne pas.


Zauberland©Patrick Berger

Sur le plateau, la soprano Julia Bollock incarne de tout son être cette femme déracinée pendant que les comédiens Ben Clifford, Natasha Kafka, David Rawlins et Raphael Zaru évoluent autour d’elle dans un ballet incessant dans lequel ils donnent corps aux évènements, par le jeu d’accessoires qu’ils transportent sur la scène nue du theâtre. Comme toujours, Katie Mitchell nous offre une mise en espace raffinée et stylisée dans une chorégraphie où le langage des corps dialogue avec la force expressive de la musique. On peut toutefois regretter l’utilisation répétitive des mouvements au ralenti, signature identifiée de la metteure en scène Britannique, qui finit par ramollir l’action et lasser l’attention du spectateur. Il reste toutefois quelques effets visuels parfois saisissants comme cette poussière qui tombe du ciel après l’impact d’une bombe tandis que les corps des protagonistes, chanteuses et comédiens réunis, disparaissent dans un voile opaque.

 Julia Bullock habite avec conviction ce destin de femme et donne corps à ses espoirs, ses douleurs, ses rêves avec un réalisme confondant. Elle se jette tout entière dans une incarnation à fleur de peau, faisant preuve au passage d’une belle endurance puisqu’elle enchaine les seize lieder et les dix-neuf compositions originales presque sans discontinuité. On ne mégotera pas sur son phrasé allemand tant elle traduit en revanche parfaitement cet « innere Stimme » qui habite les œuvres de Schumann, cet art de dire les émotions avec introspection. La jeune soprano défend avec le même engagement les compositions de Bernard Foccroulle et les mots de Martin Crimp, où elle s’illustre par un timbre chaud et cuivré et un léger vibrato qu’elle module à l’envi conférant ainsi à son interprétation force et fragilité et restituant à la perfection toute l’ « humanitude » que porte son personnage.

Le spectacle étant construit sur une temporalité bouleversée où passé et présent se mélangent, le piano de Cédric Tiberghien joue le rôle de métronome et assure la cohérence de l’attelage musical original du spectacle, même si le pianiste semble plus à l’aise dans le registre contemporain, son jeu appuyé et la dureté de ses forte s’accommodant peu à l’essence romantique Schumanienne. Quant à l’écriture élégamment dissonante de Bernard Foccroulle, elle donne un éclairage pertinent aux contradictions de la musique de Schumann qui ne cesse de tremper sa plume dans un bonheur qui ne peut s’extirper des douleurs.

Un spectacle à découvrir pour son originalité même si in fine la réflexion sur le thème des guerres modernes et du déracinement ne va pas aussi loin qu'on aurait pu l’imaginer. Sans doute que la puissance du thème portée par l’alliage musical Schumann/Foccroulle peine ici à trouver sa juste traduction dans une expression scénique certes stylisée mais limitée. Le format d’un opéra pourrait être alors un écrin plus idéal à un tel sujet…

 

 

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