Leonore, Soulages et l’architecte

Fidelio - Rennes

Par Tania Bracq | dim 19 Mars 2017 | Imprimer

Avec Fidelio, Philippe Miesch signe pour les opéras de Rennes et d’Angers-Nantes Opéra sa première mise en scène. Sa formation d’architecte et sa pratique de scénographe sont y sont largement perceptibles : l’univers carcéral est rendu avec force et élégance par un haut décor noir qui joue des mats et des brillants comme dans un tableau de Pierre Soulages. Chercher la lumière au cœur des ténèbres, voilà une quête qui rassemble le peintre rodezien et le compositeur allemand. Les trainées vernies semblent autant de lambeaux d’espoir peu à peu abandonnés par les prisonniers. Une série de panneaux coulissants nous permet de plonger au second acte dans le cachot de Florestan, jouant de la beauté plastique de l’escalier à la newyorkaise qui descend des cintres et nous donne pourtant l’impression de plonger dans un cloaque souterrain. Cet étouffant huis clos s’était déjà ouvert auparavant sur un espace abstrait, celui d’un cyclo jaune figurant la cour de la prison pour un effet fort graphique.

La lumière, aussi parcimonieuse que raffinée, architecture également l’espace d’une manière remarquable. Il semble en revanche plus difficile d’approuver le choix du metteur en scène d’appliquer à ses chanteurs le même traitement qu’à des éléments de décor : ils sont trop souvent plantés sur le plateau, hiératiques, sans interaction réelle. Dans le premier quatuor, ces quatre solitudes, architecturées dans l’espace, regardant chacune dans une direction différente, peuvent faire sens. Toutefois le procédé se répète trop pour ne pas lasser et nuire à l’implication du spectateur dans le drame qui se joue sous ses yeux. La direction d’acteur semble donc un peu erratique et c’est d’autant plus dommage que le plateau vocal est d’excellente tenue et brille formidablement dans les ensembles, nuancés et équilibrés.


© Laurent Guizard

Claudia Iten campe une Leonore vocalement magnifique dont le timbre lumineux semble comme la métaphore de cette épouse pétrie d’espoir. Cette émission limpide, alliée à la précision de la projection et des vocalises, au travail des nuances, apporte beaucoup d’émotion à sa proposition, et explique qu’elle soit une habituée de ce rôle sur les scènes internationales de Bogota à Cagliari en passant par Saarbrück. Cette maitrise compense en partie une certaine froideur dans la présence physique, peut-être réclamée par le metteur en scène : S’agissait-il de faire de Leonore un concept plus qu’une femme ? Le titre de la pièce française dont fut tiré le livret, Léonore ou l’amour conjugal, ne va-t-il pas dans ce sens ? Si c’est le cas, le choix semble un peu dommageable au plaisir du spectateur.

Face à elle, Olivia Doray ne mérite que des éloges. Son soprano ductile, aux aigus aisés, bénéficie d’une clarté idéale pour le rôle. Scéniquement, la jeunesse de Marzelline lui accorde sans doute plus de latitude et elle est fort spontanée et naturelle. C’était déjà le cas il y a deux ans dans la version concertante qu’en avait proposé l’Opéra de Rennes dans le cadre des concerts « Révisez vos classiques ».

Chez les hommes, Anton Keremidtchiev remporte tous les suffrages avec une interprétation du tyran Pizarro pleine d’intelligence, toute en rage froide et loin d’une quelconque caricature. La noirceur de son timbre s’épanouit dans l’ensemble des registres, parfaitement unifiés. Son autorité naturelle s’impose aisément au Rocco de Christian Hübner pourtant très impressionnant physiquement puisqu’il dépasse Anton Keremidtchiev de plus d’une tête. Ce paradoxe apporte une fragilité singulière au personnage du geôlier qui ne démérite pas, bénéficiant d’un fort beau médium, très vertical, d’une excellente diction mais pâtissant néanmoins d’un vibrato trop rapide et d’aigus qui s’éteignent. Martin Homrich, quant à lui, propose un Florestan avec des belles qualités affadies par un vibrato trop encombrant pour être agréable et quelques piani qui cassent.

Dans la fosse, après une ouverture un peu fragile en terme de justesse et d’attaque des cuivres, Grant Llewellyn porte l’Orchestre Symphonique de Bretagne a son meilleur tout au long de la soirée, jouant d’une épatante palette de couleur, de tempi et de nuances. Gildas Pungier en fait tout autant avec le choeur de l’Opéra de Rennes dont l’interprétation du choeur des prisonniers frappe par sa grande délicatesse.

Ce Fidelio, s’il n’est pas dénué de défauts, brille donc par de nombreuses qualités que ne démentent pas les applaudissements enthousiastes des spectateurs rennais.