Ne regardez pas la renarde qui passe

Foxie ! La Petite Renarde rusée - Bruxelles

Par Dominique Joucken | mar 21 Mars 2017 | Imprimer

On ne redira jamais assez la beauté et surtout l’originalité de La petite Renarde rusée. Magistral opus d’un Janacek au crépuscule de sa vie mais au sommet de ses moyens, l’opéra quitte toutes les conventions du genre pour adopter le ton de la fable, n’hésitant pas à faire parler les animaux. Ce qui paraît au départ enfantin ne tarde pas à se métamorphoser en conte philosophique d’une nouveauté explosive, innervée par une musique d’une richesse infinie, où des leitmotivs obsédants composent un camaïeu sur lequel les voix viennent poser une prosodie qui suit au plus près les inflexions de la langue parlée, tout en se réservant d’enivrantes bouffées de lyrisme.

La mise en scène de Christophe Coppens semble au départ trahir l’esprit de l’œuvre. Elle évacue toute référence à la nature, et transforme la Renarde en adolescente à problèmes. Soucieuse de s’intégrer à son groupe de jeunes et décidée à résister aux pressions du garde forestier transformé pour l’occasion en agent de sécurité tout ce qu’il y a de plus contemporain, elle accumule tous les poncifs de notre époque. Le premier acte est plutôt pénible, avec son accumulation d’obscénités et les libertés qui sont prises par rapport au texte. Mais Christophe Coppens est un scénographe intelligent, qui sait d’abord s’éloigner de son objet pour mieux y revenir par la suite. De nombreux détails et accessoires apparaissent dès le début du spectacle, qui montrent le lien avec le monde de la forêt, et qui prendront tout leur sens aux actes suivants. Plutôt que de les révéler, nous laisserons les futurs spectateurs les découvrir. Au fur et à mesure que l’on avance dans le récit, on se rend compte que l’histoire de Foxie l’adolescente et de la petite Renarde ne sont pas si éloignées. Leurs courbes finissent par se croiser dans un duo d’amour inoubliable et frémissant, qui peut être lu comme la rencontre entre deux animaux en mal d’amour, mais que la fantaisie de Janacek permet de lire aussi comme une romance lesbienne, la voix du renard étant confiée à une femme. A partir de ce moment de pure hypnose scénique, le spectacle prend son rythme de croisière, les deux niveaux de lecture s’enrichissant sans cesse l’un de l’autre.


© Bernd Uhlig / La Monnaie

La virtuosité du metteur en scène trouve son écho dans un jeu d’acteurs formidables. Tous les chanteurs adhèrent à la vision déployée, et leur implication physique vient à bout de toutes les réticences. Qu’importent dès lors les menues faiblesses vocales que l’on pourrait relever chez l’un ou l’autre. Distinguer le musicien et l’acteur n’a plus de sens dans un spectacle qui se veut aussi totalisant. Cela vaut pour la Renarde vaillante et révoltée de Lenneke Ruiten, avec ce qu’il faut de fragilité dans sa voix, comme pour le garde forestier cynique et prosaïque d’Andrew Schroeder, qui commence par aboyer ses répliques mais qui termine la représentation en nous offrant des phrases de grand style, suivant par là l’exacte trajectoire voulue par le metteur en scène. Pour être complet, il faudrait mentionner aussi le Renard bluffant de Eleonore Marguerre, dont l’apparition est comme un moment de lumière dans les ténèbres, et John Graham-Hall, qui offre un numéro unique en maître d’école aigri et aviné. Les chœurs, par l’immatérialité de leur chant, qui semble venir de tous les côtés à la fois, contribuent à instaurer la magie d’une nature éternelle et splendide. Surtout, à la tête d’un orchestre de La Monnaie qui a Janacek à son répertoire depuis plus longtemps que bien d’autres, Antonello Manacorda excelle à donner sens à toutes les cellules de cette musique, composée de multiples micro-mélodies. Les dernières mesures, avec un percussionniste déchaîné, sont à graver dans les annales de l’art lyrique.