Un carton !

Rigoletto - Paris (Bastille)

Par Yannick Boussaert | lun 11 Avril 2016 | Imprimer

Des débuts scéniques à l’Opéra de Paris comme s’il en pleuvait, dont certains des grands noms du circuit lyrique mondial (Olga Peretyatko, Claus Guth), des noms déjà reconnus des parisiens (Michael Fabiano), un rôle principal dévolu à une découverte (Quinn Kelsey) et une nouvelle production du premier opéra de la trilogie populaire de Verdi… il n’en fallait pas tant pour provoquer de fortes attentes. Le moins que l’on puisse dire c’est qu’en ce soir de première, ce Rigoletto a fait un carton !

Le jeu de mot est facile… il fait référence au décor unique imaginé par le metteur en scène allemand et son équipe artistique. L’action se passe dans un carton, que Rigoletto, vieux sans-abri décati, ouvre pendant le prélude orchestral. Il en tire ses attributs de bouffon et la robe tachée du sang de sa fille. Le mur de fond de scène se redresse et dévoile l’intérieur du carton renversé qui devient une scène de fortune où Quinn Kelsey se tient prêt à chanter son rôle. Le temps d’un flash back, le vieil homme abattu va revivre son calvaire et  tenter de l’infléchir en vain. Ce n’est pas novateur, mais cela peut fonctionner. Hélas, ce metteur en scène que le public parisien découvre, a déjà signé des spectacles plus inspirés sur les scènes européennes. Rapidement le carton apparaît comme il est : vide. Il faut alors le meubler. Des vidéos – assez belles au demeurant – viennent égayer ces murs mornes, et une pléiade de figurants apparaissent. Souvenirs d’une Gilda fillette, adolescente et jeune adulte qui apprend à danser ; Mantoue parfois, et toujours, le vieil ivrogne qui pleure ou se gausse de lui-même et des situations. Le spectacle tourne à vide et Claus Guth introduira d’autres scènes de théâtre dans cette boite. Le chœur des courtisans effectue une chorégraphie, Maddalena devient meneuse de revue de cabaret pendant que le duc s’envoie un rail de cocaïne (très mauvais pour sa virilité… s’il savait). Enfin, Gilda ne mourra pas vraiment mais effectuera une longue sortie de scène en diagonale. Si l’on comprend ces intentions, on ne peut s’empêcher de penser qu’il s’agit parfois au mieux d’expédients, ou au pire d’aveux de faiblesse.


© Monika Rittershaus

Qu’importe au global, c’est un carton aussi pour la distribution qui, à quelques menues réserves près, est aussi homogène qu’elle est de haut niveau. La Gilda d’Olga Peretyatko tutoie des cimes. En belcantiste chevronnée, elle ornemente son chant à chaque instant : trilles à l’envi, notes filées, piani délicats, tout concourt à caractériser une jeune femme moins intéressée par les positions de danse que son père voudrait la voir tenir que par l’accomplissement de ses désirs ou le sacrifice naïf auquel elle consent. Quinn Kelsey fait montre de bien des qualités. Le charisme scénique est indéniable, bien secondé par une voix puissante et aisée dans le haut dans la tessiture. Il lui manque un soupçon de noirceur et de mordant pour complètement différencier le vil bouffon et vengeur aveugle du père aimant et surprotecteur. Michael Fabiano est plus à l’aise en seconde partie. Il butte au premier acte sur des aigus rêches et des attaques de notes prises par en-dessous. Problème résolu au retour de l’entracte où il naviguera entre vaillance et endurance. Pendant que certains font leurs débuts, Vesselina Kasarova revient à l’Opéra de Paris dans un rôle où on ne l’attendait peut-être pas. Le timbre gorgé de la bulgare se reconnaît d’emblée de même que son émission particulière à laquelle il manque un surcroit de puissance. Belle clé de fa, tant chez Monterone d’airain de Mikhail Kolelishvili que chez le sombre Sparafucile de Rafal Siwek. Les comprimari rejoignent cet excellent niveau global, de même que les hommes du chœur de l’Opéra de Paris aux voix unies et chaleureuses, soucieux du style et des nuances verdiennes.

En fosse, Nicola Luisotti porte le drame à la tête d’un orchestre concentré sur une battue et des mouvements limpides. La phalange suit les ruptures de rythmes et de nuances voulues par le chef italien, notamment dans les finales d’acte. Les détails s’accumulent, les crescendo font mouche et la tension sourd toujours des vibrations des violons ou des pépiements des bois. Ce soir, la pulsation est bien verdienne.