Serait-ce enfin une sortie du Purgatoire ? Un an après la série de représentations à l’Opéra-Comique, c’est au tour du Théâtre des Champs Elysées de nous proposer une nouvelle Médée de Luigi Cherubini, en français ici encore, mais cette fois-ci pour un concert unique. On retrouve d’ailleurs deux interprètes en commun, Julien Behr en Jason et Marie-Andrée Bouchard-Lesieur en Néris.
La distribution réunie sur la scène du Théâtre des Champs Élysées s’est en effet échappée pour un soir de la Seine Musicale où elle enregistre l’œuvre, sous les hospices de la Fondation du Palazzetto Bru Zane. On sent d’ailleurs toute la cohérence née de ces séances de travail commun, et le travail sur la diction qui en découle (notamment chez Marina Rebeka, seule non francophone du plateau).
Par rapport à la Médée présentée l’an passé, une différence saute aux oreilles : ce ne sont pas les dialogues originaux en alexandrins que nous entendons ce soir, mais une nouvelle version avec récitatifs, de la main d’Alain Curtis. On pourra s’étonner de cette entorse à une certaine orthodoxie de la part du Palazzetto Bru Zane, qui défend présenter ici la tragédie lyrique dont Luigi Cherubini aurait rêvé. Pourtant, reconnaissons que nos oreilles biberonnées à la version italienne s’y retrouvent davantage que dans la version « opéra comique » (quand bien même on regrettera une moindre efficacité dramatique de cette version française par rapport à la version italienne lors de l’apparition de Médée). Cela modifie également le caractère de l’œuvre, tendant davantage vers un bouillonnement pré-romantique quand la version à l’Opéra-Comique respectait davantage un « tombé » classique.
Cette impulsion dramatique se retrouve dans la direction ébouriffante de Julien Chauvin, à la tête de son Concert de la Loge. Elle avance, rue, nous emporte vers l’abîme, quitte à précipiter quelquefois les tempos. Il faut entendre la violence de la tempête au début de l’acte 3, tous vents et percussions dehors, décoiffante ! Pour autant, nulle sécheresse dans la texture et les couleurs orchestrales, qui font ressortir des détails inhabituels.
Le chœur Les Chantres du Centre de musique baroque de Versailles est d’une clarté et d’une précision admirables, avec, comme revers de la médaille, un léger manque d’assise dans le grave.
Mais que serait Médée sans une protagoniste hors du commun ? Et la magicienne de Marina Rebeka est tout simplement monstrueuse, de colère, de détresse, dès son entrée dans une robe carmin flamboyante. La voix sait se faire velours pour amadouer Créon, mais les griffes affleurent très rapidement. La voix longue et homogène semble infinie, les aigus, dardés, sont autant de gifles adressées au mari volage, et le timbre moiré, aux reflets polaires, semble fait pour révéler les gouffres de noirceur et de folie homicide. Le visage reste fermé, les mains se tordent, et la chanteuse est tellement dans son rôle qu’elle semble encore furieuse au moment des applaudissements à la fin de l’acte 1. Il faudra un incident de tablette récalcitrante après l’entracte (qui provoquera un bis de l’introduction musicale de l’acte 2) pour la troubler et la faire sortir du rôle. Déconcentration ou fatigue tout à fait compréhensible (le rôle est un Everest vocal et émotionnel), la chanteuse semble davantage plongée dans sa partition, un peu moins incarnée, en fin de soirée, mais sans pour autant nuire à l’impact crucifiant du final. Voilà clairement une incarnation majeure dont on est ravi qu’elle soit captée au disque et qu’on a hâte de retrouver dans une version scénique.
Comme à l’Opéra-Comique, Néris a la douceur et le timbre pulpeux de Marie-Andrée Bouchard-Lesieur. Son air « Ah ! Nos peines seront communes » est admirablement modelé, moment suspendu, rayonnant de pudeur et de tendresse, au milieu d’un océan de noirceur. Mélissa Petit, Dircé frémissante de juvénilité et de délicatesse, brille également dans son air virtuose de l’acte 1.
Julien Behr campe, lui, un Jason ambivalent, à la fois arrogant et pleutre. Il démontre comme l’an passé une grande solidité vocale, et, bien que couvert par sa partenaire dans les duos, il ne plie pas (ce qui est déjà un exploit). Enfin le Créon de Patrick Bolleire, à la diction superlative et au légato soigné, manque un peu de mordant dans les éclats et apparait plus monolithique que celui proposé par Edwin Crossley-Mercer à l’Opéra-Comique.
Cette soirée mémorable laisse en tout cas augurer le meilleur pour ce nouvel enregistrement de la Médée, enfin dans sa langue originale.


