Rien du tout

A nocte temporis - Montpellier (Festival)

Par Yvan Beuvard | ven 20 Juillet 2018 | Imprimer

Rien du tout : c’est le titre, chargé d’humour, de la première cantate inscrite au programme de ce concert donné dans le cadre du Festival Radio France Occitanie Montpellier. Avant même d’être celui de la tragédie lyrique, le baroque français est celui des airs sérieux et à boire. Il en va de même de la cantate : elle couvre les sujets mythologiques, graves, de la passion amoureuse comme de la guerre, mais aussi des plaisirs de la vie, comme des histoires comiques. La cantate française, illustrée par la plupart des compositeurs du Grand siècle, mobilisant le plus souvent un seul chanteur et quelques instruments, connut une vogue extraordinaire. Ainsi, fut-elle pour Rameau, aspirant à la tragédie lyrique, le moyen de faire connaître ses talents. Ceux de Racot de Granval ne s’appliquèrent qu’aux musiques de scène et au genre comique, lointaines annonciatrices des premières pochades d’Offenbach. C'est aussi le cas de Ragotin, ou la sérénade burlesque, de Laurent Gervais, sur laquelle s’achève le programme. Pour l’heure, avec ses complices de A nocte temporis [de la nuit des temps], Reinoud Van Mechelen nous propose en outre Pyrame et Thisbé, imposante composition de Clérambault, dont ils viennent de graver une anthologie. Des œuvres instrumentales contemporaines introduisent le propos et s’intercalent entre les deux premières cantates. Ce programme, initié ce soir, sera redonné à Sorèze, à Bruges, au Festival Bach en Combrailles, à Rocamadour, pour revenir en Belgique, au château de Gaasbeek.

La brève ouverture d’une suite en trio de Marin Marais n’a d’autre fonction que d’introduire, avec humour, la cantate Rien du tout, de Racot de Grandval, compositeur rompu à la scène populaire. Le titre, emprunté au dernier air (« Je ne chanterai rien du tout », répété jusqu’à satiété) est déjà un programme. Petit ouvrage, certes, dépourvu de toute autre ambition que de faire sourire, mais qui traduit le savoir-faire efficace d’un compositeur rompu à l’exercice, c’est une sorte d’opéra miniature, qui nous permet de parcourir toute sa palette expressive. De Rameau, la troisième pièce de clavecin en concert, de 1741, à laquelle prennent part les quatre instrumentistes, serait un régal si la partie de clavecin, essentielle, était davantage perceptible de la salle. La flûte, le violon et la viole de gambe nous réjouissent, particulièrement dans le tambourin final, pris très allant. De Clérambault, la cantate Pyrame et Thisbé, éminemment dramatique – puisque la méprise du premier, croyant son amante morte, le conduit au suicide, qui provoque celui Thisbé est d’une force expressive peu commune. L’ensemble y trouve de beaux accents, dès l’introduction, et c’est une réalisation magistrale où l’on trouve condensées toutes les facettes de la tragédie lyrique. La plénitude en est rare. « Oh ! la pitoyable aventure » pourrions-nous commenter la dernière cantate. Pour n’être pas espagnole, mais mancelle, c'est histoire truculente d’un vieil avocat, organiste et chanteur, qui joue la sérénade à une jeune belle, interrompue par une meute de chiens en rut. Le plaidoyer prétentieux et ridicule du chanteur, nasillard, chevrotant qui vante ses mérites et les bienfaits qu’il répandrait sur la famille de la belle, est un moment de franche comédie. La musique n’en est pas moins très soignée, vive et expressive.


©DR

Malgré l’heure peu propice, un très nombreux public s’est déplacé et ovationne longuement les artistes, qui le récompensent par un beau bis, extrait des Festes vénitiennes de Campra.

En quelques années, Reinoud van Mechelen s’est imposé comme ténor de référence pour le répertoire baroque, particulièrement français. Ce qui lui permet de l’élargir maintenant au XIXe S,  jusque Lakmé. Ainsi sera-t-il à la rentrée le Tamino de la Flûte enchantée que dirigera, à la Monnaie, le prodige révélé par le concours de Besançon, Ben Glassberg. Comme à l’accoutumée, peut-être davantage encore, Reinoud van Mechelen vit son texte. Excellent comédien, les mots, dont il se délecte, sont un régal pour l’auditeur. Son aisance souveraine, son engagement, son intimité à ce répertoire et à ses exigences stylistiques, sont connus. La voix, sonore, claire, sait aussi se faire d’une légèreté de rêve et prendre les accents du drame comme de la verve. Ses partenaires lui offrent l’écrin idéal.

 

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