A quoi bon une master class ?

Par Marcel Quillévéré | ven 12 Novembre 2010 | Imprimer
 
Les conservatoires et écoles d’opéra ont pris l’habitude d’organiser, au sein du cursus des apprentis chanteurs, des séries de master classes données par de grands noms de la scène lyrique internationale. Mais dans quel but, puisque qu’on sait bien que l’interprétation et la technique ne s’enseignent pas en trois ou quatre jours ? N’est-ce pas un leurre, par ailleurs, de penser qu’un grand chanteur est automatiquement un grand pédagogue quand il s’agit là de deux métiers différents ? Il suffit de demander aux grands interprètes d’aujourd’hui avec qui ils ont travaillé pour se rendre compte que leurs maîtres sont souvent d’illustres inconnus, qui donnent des cours privés, dans on ne sait quelle province reculée, sans forcément avoir fait carrière
Or c’est bien l’acquisition d’une bonne technique qui doit être à la base de tout enseignement et c’est cet apprentissage ingrat et difficile qui manque cruellement dans nombre d’institutions de notre pays. Alors devant tant d’urgence, à quoi bon une master class ?
 
 
 
 
C’est qu’elle a une ou deux vertus essentielles. De grands techniciens du bel canto ont disparu et n’ont pas transmis cet art reçu des plus grands maîtres d’autrefois. Comment ne pas le regretter ? Conscients de la responsabilité que cela implique, de grands artistes du XXe siècle n’ont pas eu forcément la fibre pédagogique et ils n’ont pas transmis leur savoir. Or c’est précisément dans le cadre d’une master class qu’ils peuvent intervenir, en toute quiétude, en étant des passeurs auprès des apprentis chanteurs. En quelques jours, leur témoignage, leurs conseils, leur enseignement, peuvent permettre à de jeunes artistes de s’épanouir à leur contact, de prendre conscience de leurs lacunes, de retrouver confiance. La master class peut être un déclencheur. L’étudiant peut se remettre en question et progresser en prenant de justes décisions. Ce petit coup de pouce peut être essentiel.
C’est bien ce que l’on ressent en assistant à une master class de Claudio Desderi. Il ne veut parler que d’interprétation. Ce grand mozartien travaille sur des airs, des récitatifs et des ensembles des Noces, de Cosi et de Don Giovanni.
Paradoxalement, c’est en insistant sur le texte, les mots, les phrases, le sens et le sous texte, l’écoute des uns et des autres, à la manière d’une lecture entre comédiens, qu’il parvient soudain à révéler un timbre, à libérer un souffle entravé par un artifice technique dangereux, à faire prendre conscience du juste appui de la colonne d’air. Étonnant, à vrai dire, et convaincant !
 
C’est un ingénieur fou d’art lyrique et d’opéra qui a eu l’idée de créer, il y a quelques mois, une association qui inviterait de grands artistes à donner des conseils aux jeunes chanteurs. Et cela, avec la liberté d’agir hors du cadre figé d’une institution. Philippe L’Hermitte a ainsi réuni des collègues et deux professeurs de chant parisiens, Malcolm King et Malcolm Walker, afin de mettre sur pied ces journées pédagogiques, de trouver des locaux et d’inviter de grands artistes. Pour l’instant, l’association loue des salles existantes, en l’occurrence la salle de l’Alliance Française. Cela a un coût important et il faut être bien passionné pour prendre un tel risque, car ce n’est pas le droit d’inscription de 150€ pour les quatre jours de la session (six heures par jour) qui va permettre de rentrer dans les frais. L’Association « Le Centre Harmonique » cherche donc encore des mécènes. Deux autres master classes sont prévues avec Leontina Vaduva, du 8 au 11 décembre 2010, et Ann Murray, en 2011.
 

 
Pour cette première session, les chanteurs sont venus majoritairement des classes des deux professeurs de l’Association. D’autres en ont été informés, entre autres, par le Centre Français de Promotion Lyrique. Ils ont tous déjà un pied dans la carrière. Et ils sont tous fascinés par ce grand maître qu’est Desderi. Il sait mettre tout le monde en confiance, avec une sage autorité, faite de calme et de sérénité, et une hauteur de vue qui impressionnent. La plupart du temps c’est bien la technique qui empêche l’artiste d’exprimer ce que le maître lui demande. Desderi utilise alors, pour le débloquer, un de ces subterfuges dont il a le secret. Dans un duo Don Giovanno-Leporello, par exemple, les chanteurs ont tendance à faire du son, à « fabriquer » comme on dit dans le métier. Il les oblige à danser - à danser vraiment, pas à faire semblant - et soudain les voix retrouvent naturel et beauté, et la musique s’épanouit. Quelques indications techniques : couvrir simplement le son dans le passage (Il parle de la fameuse bascule du son, de « tornare la voce » dans ce registre), utiliser les consonnes à bon escient, ne pas abandonner le souffle, etc.
 
La base de son enseignement: ne jamais faire semblant. Plus facile à dire qu’à réaliser ! Il obtient ce résultat plus d’une fois et le premier étonné est bien l’artiste. Important aussi : le travail sur les récits. Il y passe beaucoup de temps. Du coup l’air qui suit prend tout son sens. On se dit alors que la plupart des metteurs en scène d’aujourd’hui auraient bien besoin de ses master classes, au lieu d’ignorer le texte et la musique sous le clinquant inutile de leurs faux-semblants.
 
Quelques très jeunes chanteurs à retenir : David Tricou, un ténor de 22 ans, à la voix très légère, riche en harmoniques aiguës, qui sera un grand mozartien ; deux sopranos dont la technique est saine et « naturelle » : la belge Anaïs Brullet (beau timbre et belle personnalité) et la Française Jeanne Crousaud. Leurs aînés ne déméritent pas, en particulier Chantal Sauton qui chante Fiordiligi avec une aisance et une intensité rare, un timbre velouté, une belle projection, et une technique solide.
 
De la belle ouvrage. Merci Claudio Desderi et merci au pianiste David Abramovitz, dont on connaît l’excellence, co-équipier essentiel de cette master class..
 
Marcel Quillévéré
 
Master class de Claudio Desderi
Organisée par Le Centre Harmonique
Théâtre de l’Alliance Française
101, Boulevard Raspail – Paris
Du 27 au 30 octobre 2010 (de 15 à 18h et de 20 à 23h)

 

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