Adrianne Pieczonka : « Je suis tombée amoureuse des Lieder de Clara Schumann »

Par Clément Taillia | jeu 03 Février 2022 | Imprimer

Depuis plus de trente ans, la canadienne Adrianne Pieczonka prêté sa voix aux grandes héroïnes wagnériennes et straussiennes à travers le monde. Mais c’est dans un répertoire plus intimiste qu’elle consacre son dernier enregistrement : quelques mélodies de Clara Schumann, au milieu d’un album mettant également en miroir des symphonies de Robert Schumann et Johannes Brahms (Analekta) par le Canada's National Arts Centre Orchestra, sous la direction d'Alexander Shelley.


Comment avez-vous découvert les Lieder de Clara Schumann ?

J’ai un peu honte de l’avouer mais je n’avais jusqu’alors jamais chanté Clara Schumann, de toute ma carrière ! Il a fallu le projet de ce disque pour que je travaille un certain nombre de Lieder, et je suis très heureuse d’avoir eu l’occasion de les apprendre. J’en suis tombée vraiment amoureuse, et depuis je me demande : pourquoi ne pas les avoir connus ni interprétés plus tôt ? Il faut dire que ces Lieder restent méconnus. Quelques artistes, comme Anne-Sofie von Otter, les ont enregistrés, et on peut parfois entendre « Liebst du um Schönheit » en récital, mais tout le reste demeure relativement ignoré. Depuis quelques temps, il y a un vrai mouvement pour redécouvrir certaines compositrices, qu’il s’agisse de Clara Schumann, d’Alma Mahler ou de Fanny Mendelssohn, et c’est important pour moi d’y contribuer, même si les hommes peuvent aussi (et doivent !) chanter des Lieder de Clara Schumann. Je chante professionnellement depuis 33 ans maintenant, et j’ai donné régulièrement des récitals où je chantais Schubert, Brahms, Strauss, Robert Schumann. Ajouter ces mélodies à mon répertoire est une grande chance.

Dans les Lieder de Clara Schumann, on peut retrouver la trace de Robert Schumann, notamment des Dichterliebe, ainsi que des influences de Schubert. Quelles sont, selon vous, les spécificités des Lieder de Clara Schumann ?

D’après mes recherches et ce que j’ai appris en préparant cet enregistrement, Clara Schumann, qui était une des pianistes les plus renommées de son temps et avait une grande carrière, s’est ensuite dévouée en grande partie à sa famille et aux huit enfants qu’elle a eus avec Robert. De plus, lui a eu de graves problèmes de santé mentale qui ont nécessité beaucoup d’attention. A partir de son mariage, les moments où Clara Schumann composaient ont donc été plus rares : tard le soir une fois les enfants endormis, ou aux premières heures du matin. Et je trouve que cela s’entend : la plupart de ses Lieder sont plutôt courts et forment un univers intimiste, onirique, plutôt facile d’accès même si certaines mélodies, comme Lorelei, font entendre un langage plus complexe, avec un accompagnement très élaboré, qui nous rappelle quelle virtuose était Clara Schumann. Mais ils sont tous magnifiques, il s’en dégage une grande tendresse et un amour si profond pour Robert Schumann, qui était lui-même parfaitement conscient des sacrifices que son mariage avait exigés de la part de son épouse.

L’album sur lequel figurent les mélodies de Clara Schumann que vous avez enregistrées met également à l’honneur des symphonies de Brahms et Robert Schumann. On sait que les liens entre ces trois artistes ont été très forts. Pensez-vous qu’ils se sont influencés mutuellement sur un plan musical ?

On parle parfois d’un triangle entre Robert Schumann, Clara Schumann et Johannes Brahms. On sait que ces deux derniers se seraient beaucoup rapprochés après l’internement de Robert Schumann, sans pouvoir affirmer avec certitude qu’ils ont eu une liaison. Mais il semble clair que Brahms était amoureux de Clara, malgré toute l’admiration qu’il pouvait avoir pour Robert. Ces trois artistes étaient profondément connectés, à la fois sur un plan affectif, intellectuel et musical. De façon plus pratique, Clara a aussi aidé Robert en tant que compositeur et a participé à la révision de certaines de ses pièces pour piano. Leurs œuvres sont donc étroitement liées les unes aux autres, leurs langages sont très proches.

Cet enregistrement sort dans un contexte où l’on redécouvre le travail de certaines compositrices, jusqu’alors trop souvent oubliées. Y a-t-il d’autres compositrices que vous souhaiteriez défendre ?

Absolument ! Pas seulement en tant que femme, mais aussi en tant que musicienne, je vois qu’il y a tout un pan du répertoire qui reste à redécouvrir. Depuis quelques années, je dirige le département de chant du Royal Conservatory of Music de Toronto, également appelé Glenn Gould School, et suis chargée de sélectionner deux opéras chaque année pour que ma classe s’y produise. En octobre dernier, j’ai choisi un opéra magnifique de la compositrice serbo-canadienne Ana Sokolovic, Svadba, écrit pour six voix de femme, qui raconte l’histoire d’une jeune fille serbe à la veille de son mariage. C’est une œuvre superbe, très puissante et exigeante techniquement. Mes étudiantes étaient ravies de la travailler. Récemment, ma jeune compatriote Emily d’Angelo a consacré son premier disque chez Deutsche Grammophon à des compositrices contemporaines, ce qui est un choix extrêmement audacieux. Je suis vraiment admirative de cette jeune génération qui ose aller explorer des répertoires méconnus. Quand j’étais une jeune chanteuse, on me disait qu’il fallait commencer par chanter Robert Schumann, Johannes Brahms, les grands opéras, donc cet éclectisme me plaît beaucoup.

Des formats vocaux amples, puissants, à l’aise dans les grands opéras romantiques, semblent parfois éloignés de l’image que l’on se fait du Liedersänger. Comment vous êtes-vous préparée pour cet enregistrement ?

Oui, ces Lieder en particulier sont très délicats, leur écriture n’a rien à voir avec ce que l’on peut trouver chez Strauss ou Wagner. Je devais donc trouver une vocalité, une couleur qui fasse transparaître toute cette intimité. D’autant plus que la voix est complètement à nu dans ces pages. L’accompagnement y est plutôt discret, il n’y a pas de grand orchestre pour faire écran entre votre voix et la musique. J’ai donc beaucoup travaillé avec la pianiste Liz Upchurch, une grande amie, pour trouver des couleurs chaleureuses et donner toute leur éloquence à la partition et aux mots.

Comment s’est passé l’enregistrement, dans le contexte de la Covid ?

Nous avions prévu d’enregistrer ces Lieder en juin dernier, au Koerner Hall, une salle de Toronto magnifique. Il a malheureusement fallu y renoncer à cause de la pandémie. Un autre théâtre était envisageable mais ne convenait pas tout à fait pour des questions d’acoustique. Nous avons trouvé finalement une très belle salle, à quelques kilomètres au nord de Toronto, le George Weston Hall, qui a été pendant longtemps un lieu prestigieux, où de grands musiciens venaient se produire. Bien sûr, lors des sessions d’enregistrement, le nombre de techniciens était limité, la pianiste était masquée… cette situation est de toute façon extrêmement difficile pour l’ensemble des projets artistiques, et particulièrement stressante pour tous les artistes qui apprennent régulièrement que leurs engagements sont annulés, et qui doivent en chercher d’autres le plus vite possible.

Comment avez-vous continué à gérer votre carrière dans ce contexte ?

Je ressens beaucoup de joie et de gratitude quand je pense à la carrière que j’ai pu mener au cours des trente dernières années. Mais les périodes les plus intenses et les plus chargées de cette carrière sont désormais derrière moi. Au fond, c’est une chance d’en arriver à ce stade-là aujourd’hui, quand vous pensez à des artistes de 30 ou 35 ans, qui ont fait suffisamment mûrir leur voix et leur technique, qui sont prêts à se lancer, mais qui ne peuvent pas voyager ou qui voient leurs projets être annulés les uns après les autres. Je connais des jeunes chanteurs qui ont dû se réorienter, d’autres qui sont passés par des phases de dépression. De mon côté, je m’estime chanceuse : je n’ai pas été entravée par cette pandémie, ma famille se porte bien.

 

Vous en parliez tout à l’heure, vous vous consacrez en partie à l’enseignement. Que transmettez-vous à vos étudiants ?

Il y a à Toronto des profils d’étudiants très variés. Certains arrivent à 17 ans, et doivent apprendre le B.A-BA du chant. Mais nous avons aussi des chanteurs confirmés, qui cherchent des conseils sur les rôles à travailler, la maturation de la voix, la préparation à des concours internationaux, des auditions, etc. Ce travail avec la Glenn Gould School est vraiment arrivé au bon moment pour moi. Un an après mon arrivée, la pandémie se déclenchait et mes engagements étaient annulés. Et aujourd’hui, alors que j’approche de la soixantaine, je vais espacer mes apparitions sur scène. L’enseignement est pour moi une évolution naturelle.

 

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