Attila, une mauvaise réputation justifiée

Par Cédric Manuel | lun 30 Octobre 2017 | Imprimer

Attila, qui inspira à Verdi un opéra – à l'affiche de l'Opéra de Lyon le 12 novembre prochain et du Théâtre des Champs-Elysées, trois jours après, le 15 novembre –, n'a pas ursupé son surnom de « Fléau de Dieu ».


« Fléau de Dieu », il est celui après le passage duquel l’herbe ne repousse pas. Il est à lui seul un résumé de ce que sont encore les « barbares » dans la mémoire collective, ou du moins son imaginaire. Des hordes cupides assoiffées de violence qui déferlèrent sur l’Europe « civilisée », de la partie orientale de ce qui restait de l’Empire romain, jusqu’à sa son occident et même aux portes de la grande Rome. Et parmi ces barbares, il en fut des plus terribles : les Huns.

Ces peuplades d’origine mongole ont d’abord migré vers la Chine dont ils ont menacé l’empire durant les 3 derniers siècles avant notre ère avant de s’établir plus durablement dans le nord et l’ouest de la Chine. Au IIIe siècle après Jésus-Christ, une partie d’entre eux se déplace vers l’Asie centrale, puis vers l’Europe, ne s’arrêtant que sur les rives du Danube, écrasant au passage toutes les armées des peuples qui vivaient dans ces régions : Alains ou Ostrogoths en premier lieu. Même les Wisigoths plient devant ces guerriers si durs et si habiles au combat, qui détruisent tout sur leur passage avec force atrocités.

C’est là, sur la rive gauche du Danube, dans l’actuelle Hongrie, que naît vers 395 – la date est incertaine – Attila. Il est le fils d’un chef, Moundzouk, qui, avec ses frères, conduit les Huns après la mort du « roi » respecté Balamir ou Balambér, qui les avait glorieusement guidé jusque là. Les frères se partagent le pouvoir sans heurts. D’Attila on ne sait pas grand chose. On n’est même pas sûr de ce que signifie son prénom, selon quel type d’historiographie l’a étudié. Cela va de « Petit père » dans un dérivé de la langue gothique, à « Illustre cavalier » dans celui de la langue turque.

Fils de chef, il reçoit semble-t-il une éducation plus complète, apprend à lire, écrire et compter ; et même des notions de grec et de latin, ainsi que plusieurs langues. Comme tous les autres, il devient aussi un cavalier hors pair. On ne sait rien d’autre, ni sur sa mère, ni sur la mort de son père alors qu’il était enfant. C’est l’un de ses oncles qui le prend sous son aile et c’est lui qui propose au général romain d’Orient d’origine vandale, Stilicon, proche de l’empereur romain d’Orient Honorius, d’accueillir à la « cour » des Huns un observateur pour démontrer leur allégeance au pouvoir impérial, dont ils sont souvent les redoutables mercenaires. Stilicon propose un certain Aetius. En italien, Aetius se dit Ezio. Il est un peu plus âgé qu’Attila et se lie d’amitié avec ce dernier. Pensait-il déjà à une alliance, comme on le verra dans l’opéra de Verdi ? Cela n’est pas exclu, l’absence de sources rendant toutes les supputations possibles.

Aetius/Ezio quitte son ami pour Rome alors qu’Attila entre dans l’adolescence, mais ce sont les Huns qui proposent à présent aux Romains de leur envoyer pour quelques temps Attila. De retour auprès de ses oncles, Attila aura beaucoup appris, mais surtout son futur métier de chef suprême. Son frère Bleda s’intéresse peu aux affaires, si ce n’est les siennes propres. Attila déploie donc ses talents de diplomate et de fédérateur des Huns. Arrivé à l’âge adulte, on n’a que très peu de descriptions d’Attila. On le dit généralement petit et très râblé, avec une tête « énorme », ce qui était peut-être dû à cette coutume qui faisait enserrer les crânes des nouveaux-nés dans des bandages pour leur façonner une forme. Attila avait également un nez très prononcé au bout aplati, un visage glabre, hormis un long bouc, toujours selon ces chroniqueurs, tels Jordanès un siècle après la mort d’Attila.

Ce dernier assoit patiemment les bases de son futur pouvoir sans jamais chercher à l’imposer tant que son oncle règne. Il effectue à ce titre une véritable tournée diplomatique aux confins de son « empire » encore imaginaire, faisant bonne figure aux multiples peuples qu’il y rencontre, jusqu’en Chine. Pendant son voyage, le nouvel empereur romain d’Orient, Théodose II le Calligraphe, s’inquiète du rayonnement et du poids croissants des Huns et de leur roi Roas (ou Ruga), l’oncle d’Attila, qui meurt en 434, au moment du choix entre guerre et paix. Attila et son frère Bléda lui succèdent, mais c’est le premier qui détient les clés du pouvoir et qui devient le seul chef en 435, plus encore à la mort de son frère, dont beaucoup disent qu’il a été assassiné sur ordre du roi. Attila impose d’emblée, sans un combat, un traité à Théodose, qu’il fait plier aisément par sa seule volonté, jouant d’une ambivalence dont il usera toute sa vie, tantôt charmeur et exquis, tantôt brutal et sanguinaire. A la suite de ce traité retentissant de Margus, Attila s’emploie à pacifier toutes les régions sous la domination des Huns. En 447, il déclenche une expédition punitive contre l’empereur Théodose qu’il accuse d’avoir violé le traité de Margus. Il passe le Danube, et enlève la ville clé de Sirmium après la victoire de l’Utus, qui lui ouvre la route de Constantinople. Mais, inexplicablement, Attila renonce à aller cueillir ce fruit mûr et se retire. Après ce coup d’éclat qui laisse Théodose encore plus faible qu’il ne l’était auparavant, Attila se tourne vers Rome.

Aetius/Ezio y est l’un des plus puissants personnages de l’empire, aux côtés d’un jeune empereur qu’il méprise, Valentinien III, celui qu’il juge trop jeune dans l’opéra et qu’il déposerait volontiers.  Attila partagerait bien l’empire d’Occident avec Aetius, mais ce dernier se dérobe contre toute attente et reste loyal à Valentinien. Attila n’y tient plus et se rue sur la Gaule au premier motif de contrariété : le refus par Valentinien de lui donner sa sœur Honoria pour nouvelle épouse. Ses troupes font main basse sur l’actuelle Metz et massacrent ses habitants. Attila marche sur Lutèce, mais la légende veut que l’actuel Paris ait été épargné grâce aux prières de Sainte-Geneviève. Les Huns se dirigent alors vers Orléans, qu’ils ne parviennent pas à soumettre, laissant aux Romains et à leurs alliés wisigoths le temps de se regrouper plus à l’est. Attila les affronte aux Champs Catalauniques, près de Troyes, en juin 451. Face à lui, le roi wisigoth Théodoric, qui mourra au combat. Et Aetius, son plus vieil ami. Battu, Attila se replie en bon ordre. Quelques mois lui suffisent pour préparer ses hommes à une nouvelle campagne en Italie, où il progresse aisément, semant une immense terreur et menaçant Rome.

C’est alors que, sans avoir besoin comme son avatar lyrique, d’en rêver de façon prémonitoire, il rencontre le pape Léon Ier, envoyé par un Valentinien III tétanisé pour négocier. Ce pape, futur Saint Léon le Grand, est bien un vieillard à ce moment-là. La rencontre qui frappe d’effroi l’Attila de Verdi et qui fait imaginer à Raphaël l’une de ses plus célèbres fresques des chambres qui portent son nom au Vatican, a lieu non sans déférence ni courtoisie, au début de l’été 452 près de Mantoue. Au prix d’une rançon gigantesque qui ravit ses hommes, Attila, qui sait son armée affaiblie par une épidémie, accepte d’épargner Rome et de se retirer là d’où il était parti.

Il meurt subitement l’année suivante en 453 dans des circonstances troubles. C’est lors de la nuit de noces avec sa nouvelle épouse – lui qui en avait eu plusieurs, bien qu’aucune n’ait surpassé en affection sa compagne préférée Erekan, mère de son fils Ellac. On le retrouve au matin, étouffé par son propre sang, victime semble-t-il d’une crise d’apoplexie. Sa nouvelle femme est prostrée dans un coin de la chambre. Par un curieux effet du hasard, l’arrière grand-père d’Attila, le fameux roi Balamir, était mort dans les mêmes circonstances. Mort naturelle ou assassinat ? Comme pour bien des aspects de la vie d’Attila, on ne sait pas grand chose de cette dernière et éphémère épouse. Tous ne sont pas d’accord sur son nom. Idilco pour les uns, jeune inconnue pour les autres. Elle est très jeune et son origine est tout aussi méconnue, mais probablement de familles princières du nord de l’Europe. Qui sait ? Peut-être avait-elle grand soif de venger ces peuples massacrés par les Huns et leur chef et peut-être répondait-elle au nom d’Odabella ?

 

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