Cinq clés pour Cavalleria rusticana

Par Christophe Rizoud | lun 14 Novembre 2016 | Imprimer

En 1888, une déflagration secoue l'opéra jusqu'à infléchir l'évolution du genre. En remportant à 25 ans le concours Sonzogno avec Cavalleria rusticana, un opéra en un seul acte, compendieux et violent, Pietro Mascagni (1863-1945) se pose en chef de file d'une nouvelle école, qualifiée rapidement de vériste. Alors que Paris affiche prochainement ce premier – et unique – chef-d'œuvre du compositeur italien, décryptage du phénomène à travers la lecture du nouveau numéro que lui consacre L'Avant-Scène Opéra (couplé avec Pagliacci).


1. Mascagni, une bête à concours

Comment lorsqu’on est une jeune maison d’édition musicale ambitieuse se constituer un catalogue tout développant sa notoriété ? En lançant un concours lyrique, doté d’un prix substantiel, susceptible d’attirer de nouveaux talents à une époque où l’opéra en Italie accaparait l’attention. C’est ainsi qu’Edoardo Sonzogno (1836-1920) proposa à quatre reprises, en1883, 1888, 1890 et 1902 (année des appels à candidature), une compétition dont le sujet était la composition d'un opéra en un seul acte. En 1889, Pietro Mascagni, contraint pour gagner sa vie de donner des leçons de piano, apprend l’existence du concours en lisant le journal et décide de tenter sa chance. Achevée en moins de deux moins après un travail acharné – jusqu’à seize heures par jour –, la partition de Cavalleria rusticana emporte le premier prix devant soixante-douze autres candidats. La création triomphale à Rome en 1890 propulse d’un coup d’un seul le jeune compositeur au premier rang de la célébrité. La difficulté sera de transformer l’essai. L’Amico Fritz, son opéra suivant, se détournera volontairement de la veine vériste. En vain, aucun autre de ses ouvrages – une vingtaine au total – ne connaîtra un succès comparable. Quant au concours Sonzogno, après avoir été ouvert aux compositeurs étrangers et présidé en 1902 par Jules Massenet, il ne réitérera pas davantage ce coup d’éclat. Dans la continuité de l’édition précédente – qui avait disqualifié Le Villi de Puccini – aucun nom majeur n’émergera des deux suivantes.

Pour aller plus loin, lire « Le concours Sonzogno » par Hélène Cao et « Pietro Mascagni, un célèbre inconnu » par Lisa Guigonis dans la nouvelle édition de L’Avant-Scène Opéra – n°295 – ou « Pietro Mascagni, une vie à succès » par Nedo Benvenuti dans l’édition originale – n°50 (épuisé).
 

2. Vous avez dit vériste ?

Créé au Teatro Costanzi de Rome, le 17 mai 1890, Cavalleria rusticana est souvent présenté comme un opéra vériste. Qu’est-ce à dire ? Par vérisme, on entend généralement un mouvement artistique italien né à la fin du 19e siècle, qui ne saurait se circonscrire à la seule musique. Littérature et peinture témoignent de la pluralité d’une école axée sur la représentation de la réalité quotidienne et des problèmes sociaux. L’écrivain Giovanni Verga (1840-1922) en fut le maître. C’est dans Vita dei campi, son premier recueil de nouvelles, que Giovanni Targioni-Tozzetti et Guido Menasci, les librettistes de Cavalleria rusticana puisèrent leur inspiration. Par un abus de langage, le terme fut rapidement étendu à l’ensemble des compositeurs d’opéras italiens de l’époque, indépendamment des préoccupations de leur livret. Ainsi Andrea Chénier d’Umberto Giordano ou Adriana Lecouvreur de Francesco Cilea, bien qu’également qualifiés de « véristes », ne sont en rien ancrés dans une quelconque réalité sociale. Mais l’expression de sentiments exacerbés au moyen d’une ligne vocale tendue, dépourvue de fioritures, et d’une orchestration profuse, voire massive, sert de dénominateur commun à ce courant musical, que Cavalleria rusticana porta sur les fonts baptismaux.

Pour aller plus loin, lire « Le vérisme de Cav/Pag : un caprice de jeunesse ? » par Emmanuelle Bousquet dans la nouvelle édition de L’Avant-Scène Opéra – n°295 – ou « Le vérisme existe-t-il ? » par Roland Mancini dans l’édition originale – n°50 (épuisé).
 

3 - L’apogée du ténor italien

Avec Turiddu, jeune villageois sicilien que l’on imagine robuste et sanguin, le ténor italien poursuit la trajectoire amorcée dès le début du 19e siècle. Séparé en deux catégories par Rossini – baritenore et contraltino –, il fusionne avec Bellini et Donizetti pour, sous les coups de boutoir de l’écriture verdienne, devenir romantique. Concrètement, la voix se concentre et ramassée sur le médium, délaisse l’ornementation au profit d’une certaine vérité dramatique. Le trait s’élargit, la phrase se tend, l’usage du falsetto est abandonné, l’aigu devenant di petto, c'est-à-dire émis en voix de poitrine, large, puissant, estomaquant. Avec Cavalleria rusticana, un nouveau seuil est franchi. Si les derniers héros verdiens conservaient un minimum d’élégance – conférer le si bémol morendo de Radamès dans Aida, –, Turiddu et ses successeurs retroussent leurs manches et desserrent la cravate pour offrir un chant physique, puissant, voire brutal, où le style importe moins que l’éclat et l’effet, au risque d’en oublier toute tenue. Qu’importe ! Jamais le ténor n’a été et ne sera aussi beau. En témoigne un des premiers (et des meilleurs) interprètes du rôle dont le nom appartient désormais à la légende : Caruso.

Pour aller plus loin, lire « Enrico Caruso, interprète de Turiddu et de Canio » par Jean-Pierre Mouchon dans la nouvelle édition de L’Avant-Scène Opéra – n°295.
 

4 - Un intermède de génie

L’idée est de génie. Contraint par le concours Sonzogno de composer un opéra en un seul acte, Mascagni eût l'idée de pallier l'absence d'entracte, bienvenue d'un point de vue dramatique, par un intermède orchestral. Si elle fut pour le compositeur l'occasion de donner libre cours à sa veine symphonique, si basée sur deux thèmes, elle ne dément pas la générosité mélodique de la partition – au contraire –, si elle devint rapidement une pièce de concert prisée des chefs d'orchestre soucieux de briller à peu de frais, cette page, d'une durée de cinq minutes environ, servit surtout de modèles aux opéras immédiatement contemporains ainsi que le prouvent les intermèdes de Manon Lescaut de Puccini ou de Pagliacci de Leoncavallo, ce qui nous amène au point suivant.

Pour aller plus loin, lire le guide d’écoute par Bruno Poindefer dans la nouvelle édition de L’Avant-Scène Opéra – n°295. 
 

5. Cavalleria rusticana et Pagliacci inséparables, vraiment ?

D'une durée d'une heure environ, Cavalleria rusticana ne saurait occuper une soirée d'opéra entière. C'est pourquoi on lui a rapidement adjoint Pagliacci, un opéra également en un acte de Ruggero Leoncavallo avec lequel le chef d'œuvre de Mascagni partage de nombreux points communs : le format, la durée, l'intermède orchestral (voir plus haut) mais aussi le sujet – un fait divers dans un petit village d'Italie –, le style, la période de composition. Pagliacci ayant été créé en 1892 deux ans après Cavalleria rusticana, il est certain que ces nombreuses similitudes ne doivent rien au hasard. Il existe aussi des correspondances vocales entre plusieurs rôles d'un ouvrage à l'autre autorisant l'emploi des mêmes chanteurs. Pourquoi donc s'abstenir d'un couplage qui relève de l'évidence ? Pour sortir des sentiers battus ou pour éviter que Pag, supérieur à Cav à de nombreux points de vue, ne lui dame le pion à chaque représentation ? Réponse à l’Opéra de Paris qui, à rebours de la tradition, a choisi cette saison, du 28 novembre au 23 décembre prochains, d’apparier Cavalleria Rusticana avec Sancta Susanna de Paul Hindemith.

Pour aller plus loin, lire « Cav & Pag : chronique d’une séparation annoncée » par Sandro Cometta dans la nouvelle édition de L’Avant-Scène Opéra – n°295.

 

 

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