Cyrille Dubois : « Si on n’arrive pas à me mettre dans une case, je serai le plus ravi des chanteurs »

Par Laurent Bury | ven 29 Janvier 2016 | Imprimer

Ancien élève de l'Atelier lyrique de l'Opéra de Paris, le ténor Cyrille Dubois s'est imposé en quelques années parmi les jeunes chanteurs français avec lesquels il faut désormais compter. Il sera le mois prochain l'un des protagonistes du Mitridate réunissant Michael Spyres, Patricia Petibon et Sabine Devieilhe au Théâtre des Champs-Elysées.


Marzio dans Mitridate en février à Paris et Dijon, Belmonte à Lyon en juin-juillet… 2016 est pour vous une année mozartienne.

Ce sont les hasards du calendrier : l’an dernier j’ai chanté beaucoup de musique romantique française, cette année je chante beaucoup de Mozart. En ce qui concerne Marzio, c’est ce que j’appelle un rôle one-shot. Je suis le méchant de l’histoire, l’œil de Rome, et j’arrive à la fin, pour chanter un seul air, mais quel air ! Enfin, la mise en scène de Clément-Hervieu me permet d’être présent pendant toute une partie du spectacle, notamment au début du premier acte. La musique de Mozart m’intéresse énormément, elle nécessite une technique à toute épreuve, mais c’est très sain à chanter, cela oblige à mobiliser toutes ses forces. Pour un air, en l’occurrence, mais avec la même exigence que s’il s’agissait d’un rôle entier. On a tendance à m’associer à Mozart et à ses contemporains, et c’est vrai qu’il me suit depuis mes débuts : il y a longtemps j’ai chanté Tamino dans une Flûte enchantée accompagnée au piano, j’ai été Ferrando dans un Così en concert avec Opera Fuoco, et j’ai participé à La Finta Giardiniera quand j’étais à l’Atelier lyrique de l’Opéra de Paris. Bizarrement, avec mon parcours – j’ai chanté très jeune dans la Maîtrise de Caen, j’ai beaucoup travaillé la musique sacrée – on pourrait penser penser que je me serais tourné naturellement vers le baroque, mais ce répertoire reste jusqu’ici très marginal dans ma carrière. Ce n’est pas l’envie qui manque de mon côté, mais il y a eu une série de rendez-vous manqués, notamment avec William Christie. J’ai surtout travaillé avec Christophe Rousset, et j’aimerais beaucoup faire quelque chose avec l’ensemble Pygmalion. Mais je ne sais pas pourquoi, les gens ne pensent pas à moi pour cette musique-là.

Avec vos débuts à Glyndebourne l’été dernier, en Gonzalve de L’Heure espagnole, vous ne pouvez quand même pas vous plaindre qu’on vous néglige ?

Pas du tout… Glyndebourne a été une expérience sensationnelle : c’est un endroit très calme, comme je les aime, où on travaille sans avoir l’impression de travailler ! En fait, cet engagement a été signé il y a quelques années, lors d’auditions organisées par l’Atelier lyrique, et j’ai été pris pour le diptyque Ravel en même temps que Sabine Devieilhe (nous avons le même agent, elle et moi). J’en garde un excellent souvenir d’abord parce que j’ai pu travailler pour la première fois avec Laurent Pelly ; j’avais chanté les quatre valets pour la reprise des Contes d’Hoffmann à Lyon, mais il n’était pas là. Et puis l’Angleterre est un peu ma seconde patrie.

D’où votre passion pour Britten, peut-être ?

A mon grand regret, je n’ai encore jamais joué dans aucun de ses opéras, enfin, pas dans ma « vraie vie » de chanteur ; j’ai quand même été Miles dans The Turn of the Screw, à Lyon, quand j’avais 13 ans, et j’ai chanté dans Le Viol de Lucrèce quand j’étais au conservatoire. Mais cet amour pour Britten remonte à mes années dans la maîtrise de Caen : j’en ai mangé, à l’époque, du Britten ! Tout son répertoire pour chœur y est passé. Maintenant j’aimerais beaucoup être Peter Quint, on me l’avait proposé dans un Turn of the Screw prévu à Limoges, mais c’est tombé à l’eau. J’ai chanté du Britten à Londres, au Wigmore Hall, mais il s’agissait des sonnets de Michel-Ange : c’était leur musique mais pas dans leur langue, les Anglais m’ont réservé un accueil fantastique. Dans la même veine, je donne Les Illuminations à Caen le mois prochain, dans le cadre d’un concert Britten. Pourtant, j’adore la langue de Shakespeare, et si tout se passe bien, on devrait l’entendre dans le programme de mon prochain disque, mais il faut que j’arrive à vendre le projet.

Votre disque paru chez Hortus, autour du cycle de Lili Boulanger, Clairières dans le ciel, n’est pas passé inaperçu.

Lili Boulanger est un compositeur extrêmement attachant. Elle n’a malheureusement pas eu le temps de composer beaucoup, mais sa musique est profonde, elle impressionne par la maturité qu’elle avait très vite atteinte. Quelle direction aurait-elle prise si elle avait vécu plus longtemps ? Pour ce disque, j’ai dû me battre pour imposer mon programme. Avec le pianiste Tristan Raës, nous avons d’abord donné les concerts, puis nous avons enregistré. Bien sûr, il fallait que ça rentre dans la ligne éditoriale de leur série « Les Musiciens et la Grande Guerre ». Cette collection a un intérêt musicologique, et il ne s’agissait pas de présenter des mélodies trop connues en plus de Clairières dans le ciel. Je voulais qu’il y ait une cohérence. Par exemple, il me semblait intéressant de faire les Quatre Odelettes de Ropartz, qu’on connaît davantage dans leur version avec orchestre, et par des voix de femme. C’est aussi pour cela que j’ai pris la plume, dans le livret d’accompagnement, afin d’expliquer notre démarche.

Vous aimez chanter des raretés, aller à la découverte de partitions méconnues ?

Pour l’instant j’estime ne pas avoir la légitimité qui me permettrait de dire : « Voilà quelle est ma vision de telle ou telle pièce célèbre ». Je me nourris des expériences les plus diverses, et j’espère qu’un jour j’enregistrerai Fauré, Debussy… On me parle souvent de Pelléas, mais Debussy est, parmi les compositeurs français de mélodies, celui avec lequel j’ai le plus de difficultés, alors que Fauré me paraît couler de source. Chaque génération a son propre regard sur la musique, et j’aimerais défendre celui de ma génération. C’est lié à l’évolution des choses : grâce à Internet, nous avons désormais accès à tour  ce qui faisait il y a cinquante ou soixante-dix ans, et c’est très stimulant, même lorsque l’on n’est pas du tout d’accord avec certaines propositions qui nous paraissent datées. J’écoutais encore récemment Gérard Souzay, Michel Sénéchal, Camille Maurane, pour m’en nourrir, pour construire ma personnalité artistique.

Dans votre parcours, Gérald de Lakmé fait un peu figure d’exception.

Ah, mais l’opéra-comique français, je n’attends que ça ! Et je peux vous annoncer que je chanterai Les Pêcheurs de perles la saison prochaine, par exemple. Il faut dire que la fermeture de la Salle Favart n’arrange rien, et nous cherchons désespérément une œuvre qui me permettrait d’y faire mes débuts quand les travaux seront terminés. Pour le moment, je vais participer à un concert Godard organisé par le Palazzetto Bru Zane, avec Olivia Doray. Quand Alexandre Dratwicki m’a demandé avec qui je souhaitais travailler, j’ai répondu que je m’entendrais très bien avec elle. Et il y aura mon complice Tristan Raës au piano. Malheureusement, ce concert sera donné uniquement à Venise. Pourtant, les mélodies et les airs d’opéra de Godard n’ont rien à envier à Gounod ou à Massenet.

Vous venez de chanter dans Le Turc en Italie à Metz. Rossini serait-il une nouvelle corde à votre arc ?

Pas tout à fait nouvelle : j’avais chanté La Cambiale di matrimonio à Clermont-Ferrand en 2010, et l’an dernier, j’ai interprété Almaviva du Barbier de Séville en concert au Théâtre des Champs-Elysées pour un remplacement au pied levé (j’ai eu tout juste une semaine pour apprendre le rôle. La musique de Rossini m’a toujours un peu effrayé. Ma voix a beaucoup évolué, et pendant mes années d’études, j’ai beaucoup cherché où elle se situait vraiment. Je n’avais pas toujours les aigus nécessaires pour la pyrotechnique vocale, dont j’avais peur. Désormais je les ai, donc je ne ferme plus cette porte, et il y aura notamment une Cenerentola l’an prochain. Pour Le Turc en Italie, j’ai également eu très peu avant que les représentations ne commencent, mais cette prise de rôle s’est très bien passée, et je me suis rendu compte que je pouvais aussi chanter ce répertoire-là. C’est donc encore une porte qui s’ouvre, mais je ne veux surtout pas faire que ce type de musique. Mon agent m’a mis en garde : il ne faut pas trop qu’on sache que je suis capable de la chanter, sinon on ne demandera plus que ça.

Vous tenez à la diversité de votre répertoire ? Vous tenez à pratiquer la mélodie autant que l’opéra ?

Je ne conçois pas ma carrière autrement. Pour moi, un chanteur aujourd’hui ne doit pas se cantonner dans un répertoire, il doit avoir une dimension internationale, et il doit aussi assurer une certaine continuité, une transmission. Il faut aller au devant du public, l’attirer en lui proposant des choses plus faciles, faire le lien entre ceux qui pensent que l’opéra est un genre guindé et les connaisseurs qui ont l’habitude de fréquenter les salles de concert. La pluridisciplinarité est essentielle. En mai, dans le cadre de la journée « Tous à l’opéra », je donnerai quatre petits concerts à Caen, où je chanterai des mélodies, des airs de belcanto, mais aussi du jazz. Je veux utiliser toute la palette vocale que j’ai à ma disposition. Et si on n’arrive pas à me mettre dans une case, je serai le plus ravi des chanteurs !

Propos recueillis le 27 janvier 2016

 

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