Disparition de Christiane Eda-Pierre : l’ange de Messiaen a rejoint les anges

Par Christian Peter | jeu 10 Septembre 2020 | Imprimer

Elle avait quitté son île natale pour venir en métropole travailler le piano et elle y a trouvé sa voix. Celle qui pensait que l’opéra n’était pas pour elle à cause de la couleur de sa peau est devenue l’une des cantatrices majeures de la seconde moitié du vingtième siècle et la première cantatrice noire française. L’ampleur de ses moyens qui se sont développés naturellement au fil des années, la splendeur de son timbre et la solidité de sa technique lui ont permis d’aborder avec bonheur un grand nombre de répertoires sans jamais se spécialiser. Elle a chanté Monteverdi (L’orfeo), Rameau (Les Indes galantes, Zoroastre, Les Boréades, Dardanus) et Haendel (Alcina) à une époque où le baroque n’était pas encore à la mode. Elle a triomphé dans Mozart (La Reine de la nuit, La Comtesse, Donna Anna, Vitellia sans oublier sa Konstanze qui est encore aujourd’hui une référence). Elle s’est essayée avec succès au bel canto ( Lucia, Les Puritains, aux côtés d'Alfredo Kraus à Marseille, Le Pirate, Le Siège de Corinthe) ainsi qu'au répertoire verdien (Traviata et Rigoletto, notamment au Met avec Pavarotti). Elle a également bien servi la musique française, en particulier Berlioz mais aussi Offenbach, Gounod, Fauré, Poulenc et même Meyerbeer pour une série de Huguenots à Barcelone en 1971. Elle n’a pas négligé l’opérette (La Chauve-souris) et a assuré plusieurs créations contemporaines dont le Saint François d’Assise de Messiaen est la plus spectaculaire. A la fin de ses études, elle avait débuté comme soprano colorature avant d'intégrer dès 1960 la troupe de l’Opéra-Comique où elle fut notamment Lakmé, Olympia, Rosine et Leila. Après la dissolution de la troupe, c’est Rolf Libermann qui le premier va lui permettre d’accéder à la notoriété internationale en l’engageant régulièrement à l’Opéra Garnier. Ceux qui, comme votre serviteur, ont commencé à se passionner pour l’art lyrique dans ces années-là ont assisté, émerveillés, à l’irrésistible ascension de sa carrière. Dès 1973 elle incarne l’Amour aux côtés de Nicolaï Gedda dans un Orphée et Eurydice mis en scène par René Clair. L’agilité de sa voix et la pureté de ses aigus captent d’emblée l’attention. Un an plus tard c’est son éblouissante Antonia dans les fameux Contes d’Hoffmann mis en scène par Patrice Chéreau qui fera d’elle la coqueluche de Paris et aura, grâce à la télévision, un retentissement national. Le spectacle sera régulièrement repris jusqu’en 1980 et pour rien au monde nous n’aurions manqué l’occasion de réentendre son interprétation bouleversante dans l’acte le plus réussi de cette production historique. A l’été 1975 nous avons eu la chance de l’applaudir dans Le Carnaval de Venise de Campra mis en scène par Jorge Lavelli à Aix puis au printemps 1976 arrive la consécration avec L’Enlèvement au sérail dirigé par Karl Boehm à Garnier où sa Konstanze miraculeuse, dotée d’un medium corsé auquel nous n’étions pas habitués dans ce rôle et d’un registre aigu brillant et solide, lui assurera une réputation internationale et lui permettra par la suite d’enregistrer l’ouvrage sous la direction de Colin Davis et de l’interpréter au Met sous la baguette de James Levine. Dans la foulée elle incarne la Comtesse des Noces de Figaro lors d’une reprise de la célèbre production de Giorgio Strehler et à la fin de l’année s’amuse en fille du Rhin sous la direction de Solti. Entre deux représentations à Garnier, Radio France l’invite pour chanter en version de concert Le Siège de Corinthe et Le Roi d’Ys en janvier et mars 78. De précieux cadeaux pour l’amateur de raretés que nous sommes. A l’été 78, le tout Paris lyrique se précipite à Aix pour entendre son Alcina aux côtés de Tereza Berganza dans une mise en scène de Lavelli et c’est à nouveau un éblouissement que fort heureusement les caméras de la télévision ont capté.

Au cours des années suivantes sa carrière l’entraîne de plus en plus souvent loin de Paris où elle se fait plus rare, en 79 elle paraît dans L’Enfant et les sortilèges à Garnier avant de triompher au Met et à Salzbourg où elle interprète à l'été 80 les quatre rôles féminins des Contes d'Hoffmann. Enfin à l'automne de la même année, elle ouvre la première saison de l’ère Lefort avec une série de Dardanus boudée par le public. C’est à ce moment-là que Gerard Mortier, son autre mentor, l’invite à Bruxelles où elle se produira régulièrement désormais et où les fans dont nous faisons partie se rendront pour applaudir sa somptueuse Vitellia dans une magnifique production de La Clémence de Titus signée Ursel et Karl-Ernst Herrmann. Elle revient à Garnier en 1983 pour y créer Erzsebet de Charles Chaynes en mars et surtout Saint François d’Assise d’Olivier Messiaen en novembre, un spectacle grandiose dont le retentissement est planétaire, qui conclut brillamment sa carrière sur notre première scène nationale. Son apparition hiératique dans le rôle de l’ange, vêtue d’une tunique pastel avec des ailes colorées dans le dos et ses longues notes tenues, en suspens comme dans un rêve hantent encore notre mémoire. En 1984, elle se produit une dernière fois à Paris au Théâtre du Châtelet dans La Chauve-Souris où elle incarne comme pour un dernier clin d’œil, une malicieuse Rosalinde.

Parallèlement à sa carrière de chanteuse elle a menée dès 1977 une carrière d’enseignante, d’abord au Conservatoire National de Paris puis à la Schola Cantorum.

En mai 2013 elle a donné à l’Opéra-Comique une série de master classes et à cette occasion nous avons eu le plaisir et l’honneur de l’interviewer :

 https://www.forumopera.com/actu/christiane-eda-pierre-je-me-suis-faite-toute-seule-grace-a-mon-travail

 

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