Don Carlos, le vrai

Par Roselyne Bachelot-Narquin | lun 02 Octobre 2017 | Imprimer

A l’occasion du 150e anniversaire de sa création à l’Opéra de Paris, Don Carlos revient sur la scène de Bastille et nul doute que, dans le rôle titre, le beau Jonas Kaufmann fera se pâmer ses admirateurs et ses admiratrices qui auront pour lui les yeux du marquis de Posa ou de la reine Elisabeth. Verdi, reprenant la pièce de Friedrich von Schiller, campe les personnages dans le plus pur style du Sturm und Drang allemand.  L’infant d’Espagne, Carlos, en modèle de héros romantique, souffre mille morts d’un amour sans espoir pour la femme qui fut sa fiancée et que lui a volée son père, l’empereur Philippe II, un vieillard despotique et bigot, totalement sous la coupe de l’Inquisition. Elisabeth de Valois, devenue ainsi reine d’Espagne, aime follement le bel infant mais refuse tout rapprochement au nom d’une stricte conception de l’honneur et du devoir. Notre héros entretient avec son ami de cœur le marquis de Posa une amitié ambiguë et celui-ci, de retour de Flandre où il a été le témoin des exactions de l’occupation espagnole, le presse de transcender un amour impossible en un combat pour la liberté et pour cela de partir loin de la cour aider les flamands. Tout cela va évidemment mal finir et les deux protagonistes y laisseront leur vie. Magnifique, me direz-vous…

Sauf que… sur le plan historique, rien de tout cela ne tient debout et que Charles d’Autriche n’avait aucun  des attributs physiques, psychologiques et politiques dont il a été paré par Schiller et Verdi.

Il convient d’abord de resituer notre anti-héros dans le contexte de l’époque. Il nait en 1545 à Valladolid et sa mère Marie-Manuelle du Portugal meurt quelques jours après sa naissance. Très vite, les handicaps dont souffre l’infant sont de plus en plus invalidants et le beau Jonas aurait bien du mal a être crédible dans le personnage : Charles est difforme, épileptique, d’une laideur repoussante et son caractère profondément instable le livre à des crises de colère irrépressibles où il fait montre de grande cruauté. Il n’est pas douteux que l’on peut trouver l’origine de ces tares dans la consanguinité qui sévit à la cour d’Espagne d’une manière ahurissante. Il a seulement six arrière grands-parents au lieu de seize et de plus, deux de ses arrière-grands-mères, Jeanne de Castille et Marie d’Aragon, sont sœurs. Sa grand-mère maternelle est la sœur de son grand-père paternel et son grand-père maternel est le frère de sa grand-mère paternelle ! Tenter d’analyser l’arbre généalogique de Charles d’Autriche est d’ailleurs d’une extraordinaire complexité tant les mêmes personnes se situent à des niveaux de parenté différents.

A cette lourde hérédité, va s’ajouter une série d’humiliations qui vont profondément altérer le caractère violent et vindicatif de cet être dégénéré. Alors qu’il a treize ans, on lui fait miroiter la perspective d’un mariage avec Elisabeth de Valois, princesse de France et fille de Henri II. Il s’agissait d’un projet éminemment politique destiné à sceller la paix entre l’Espagne et la France toutes deux épuisées par un interminable conflit en Italie. Las, pour l’infant, sa belle-mère, Marie Tudor a la bonne idée de mourir en novembre 1558 laissant Philippe II veuf une nouvelle fois. Persuadé à raison que son fils est inapte à un tel mariage, il épouse Elisabeth, ces épousailles étant une des stipulations du Traité de Cateau-Cambrésis qui signe la réconciliation hispano-française. La cérémonie eut lieu par procuration en grandes pompes le 21 mai 1559 à Notre-Dame de Paris, le duc d’Albe représentant Philippe II.

Là encore, je suis désolée pour les romantiques invétérés mais Sonya Yoncheva aurait bien du mal à incarner la véritable Elisabeth ! Agée de 14 ans, elle n’est pas nubile au moment de son mariage qui ne sera consommé que quatre ans plus tard. Quand elle arrive en Espagne, elle n’a jamais rencontré son beau-fils et il est tout a fait impossible qu’ils soient tombés amoureux l’un de l’autre. La véritable histoire d’amour naquit en fait entre Philippe et Elisabeth et leur union fut heureuse d’autant que lors de ce mariage, le roi  n’avait que  32 ans, bien loin du vieillard cacochyme représenté par Verdi. Quand Joseph Méry et Camille du Locle, les librettistes de Don Carlos, lui font dire dans le fameux solo de l’Acte III « Non, elle ne m’aime pas » : Je la revois encore regarder en silence mes cheveux blancs, le jour où elle arriva de France, nos deux lascars étaient brouillés avec la chronologie et la vérité historiques. Quand la jeune reine mourut à 23 ans, alors qu’elle était enceinte de 6 mois, Philippe II montra les signes d’un grand désespoir qui tranchait singulièrement avec sa réaction après le décès de sa deuxième femme Marie Tudor. Apprenant celui-ci, il écrivit à sa sœur : « Je ressens un regret raisonnable de sa mort », courte oraison funèbre qui ne fait pas montre d’une affliction démesurée…

En fait si ce remariage rend fou de rage Charles d’Autriche et le braque contre son père, ce n’est donc nullement par dépit amoureux, mais parce qu’il considère cela comme une insulte  personnelle et que cet être déséquilibré est incapable d’encaisser une blessure d’amour propre. De plus, Philippe II va « remettre le couvert » !  Alors que Charles espère épouser sa cousine l’archiduchesse Anne d’Autriche, fille de l’empereur Maximilien II, son père s’oppose à nouveau à ce mariage*. Plus que jamais certain que son fils est taré, Philippe II fait venir ses neveux Rodolphe et Ernest d’Autriche et leur promet sa succession s’il n’a pas d’autre héritier mâle. Cette série d’affronts entraine Charles d’Autriche dans une rébellion ouverte et il prend contact avec les insurgés flamands et leur propose de se mettre à leur tête. A-t-il alors vraiment tenté d’assassiner son père ? Les avis des historiens sont partagés mais en tous cas, ce dernier en fut convaincu et fit condamner son fils par l’Inquisition et jeter dans un cul de basse-fosse où il mourut à l’âge de 23 ans, très probablement empoisonné. Coïncidence troublante, la reine Elisabeth devait le suivre dans la mort deux mois après…

Au-delà des rivalités familiales, le principal contresens historique du Don Carlos de Schiller et de Verdi est de présenter Charles d’Autriche et son ami Rodrigue comme des défenseurs des libertés et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Le dramaturge et le musicien, tout imprégnés des mouvements démocratiques et nationalistes du XIXe siècle transposent ces aspirations sur un milieu, la Cour d’Espagne, et une époque, le XVIe siècle, où elles étaient inconnues.

Désolée, les amis, résumons-nous : le vrai Don Carlos était un avorton psychopathe, il n’a jamais été amoureux d’Elisabeth de Valois, pas plus que celle-ci ne l’a aimé, il se moquait bien des flamands et n’a comploté que pour se venger d’un père détesté qui voulait le priver du pouvoir absolu qu’il espérait bien récupérer. Cela ne nous empêchera pas d’aller à Bastille et de nous enflammer pour une distribution de légende qui nous fera oublier les abominations des princes espagnols !

*Décidément, cela devint une habitude pour Philippe II d’épouser les promises de son fils. Il se maria avec sa nièce Anne d’Autriche,  deux ans après la mort de Charles. Elle lui donna trois fils, un seul lui survécut et monta sur le trône d’Espagne sous le nom de Philippe III.