Karine Deshayes : « Les metteurs en scène ont beaucoup de pouvoirs »

Par Thierry Verger | jeu 19 Janvier 2023 | Imprimer

Le Nozze di Figaro est donné à Toulouse les 20, 22, 24, 27, 29 et 31 janvier, au théâtre du Capitole. Karine Deshayes y est attendue pour sa prise du rôle de la Comtesse. Elle nous parle de ce rôle, de ses rôles et d’autres choses encore.

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Dans les quatre rôles principaux, il y a trois prises de rôles pour cette reprise des Noces à Toulouse, dont celui de la Comtesse pour Karine Deshayes !

Oui, cela fait quelques années que je ne chantai plus Cherubino, la dernière fois c’était en 2010, dans la mise en scène de Strehler à Bastille. Mais j’avais déjà chanté en concert des airs de la Comtesse il y a sept ans, ainsi que des ensembles avec Natalie Dessay et Laurent Naouri et c’est cela qui m’a donné envie. La proposition de Christophe Ghristi est tombée à point. C’est donc mon deuxième rôle des Noces, mais Gundula Janowitz, avait fait mieux ; elle avait chanté, me semble-t-il, tous les rôles de cet opéra : Barberine, Chérubin, Susanne, Comtesse et Marcelline !

J’ai eu la chance de faire aussi Rosine et c’est l’évolution du personnage qui m’intéressait. Certes ici nous sommes en présence de la Comtesse mais n’oublions pas qu’au départ c’est Rosine.

Par ailleurs certains rôles m’ont bien rapprochée de la vocalité de la Comtesse : avoir fait Elvira m’a mis le pied à l’étrier, et avoir fait ma première Norma à Aix m’a aussi bien préparée. Un rôle comme celui-ci se travaille au moins un an à l’avance. D’abord seule, puis avec un chef de chant et enfin mon professeur de chant, c’est une méthode qui me convient bien.

Il y a ce « Porgi amor » qui dit toute la nostalgie de la Comtesse certes, mais c’est aussi une femme amoureuse et qui a envie de sauver son mariage.

Oui et je me retrouve bien dans ce personnage, parce que je suis quelqu'un de très fidèle, dans tous les domaines, la fidélité est quelque chose de très important pour moi. C’est un rôle où il y a des moments très lyriques, où l’on peut s’épancher et d’autres où l’on voit la malice du personnage, notamment à l’acte III où elle prend la situation en main ; c’est cela qui m’intéresse dans le rôle. Techniquement, ce qui est difficile, ce sont les sauts d’intervalle (notamment dans le trio avec Susanne et le Comte), que Mozart utilise beaucoup. Et puis bien sûr le souffle.

Alors, Karine Deshayes soprano ou mezzo-soprano ?

On met des étiquettes aujourd’hui aux chanteurs, mais cette classification n’a pas toujours existé (pensons à Viardot ou la Malibran) ; en fait, il faut chanter les rôles qui vous conviennent vocalement à un moment donné. Ce qui compte davantage que l’étendue de la tessiture c’est la couleur (Adalgisa et Norma, par exemple ce sont exactement les mêmes tessitures, mais pas les mêmes couleurs). Alors à côté de Natalie Dessay je vais sembler plutôt mezzo-soprano mais à côté de Régine Crespin, j’aurais fait soprano ! Ce qui est sûr c’est que j’ai les aigus faciles ; on dira donc mezzo-soprano aigu ! Et avec les années je me sens de plus en plus à l’aise dans une position plus aigüe. Verrett, Bumbry, Murray ont aussi tenu des rôles plus aigus, dits de soprano, avec les années.

On connaît votre répertoire, français et belcantiste principalement. Mais vous vous êtes aussi approchée des Wesendoncklieder. Qu’en est-il donc du répertoire allemand ?

Wagner n’est pas mon répertoire parce que je n’ai pas la voix et que je ne suis pas germanophone. En revanche j’ai interprété Mahler (Lieder eines fahrenden Gesellen et Das Lied von der Erde). Et j’aime beaucoup entendre ce répertoire quand il est chanté par quelqu’un comme Sophie Koch par exemple qui avait sa première Kundry, ici à Toulouse. Mais oui, j’ai plus d’affinités pour le bel canto.

Oui mais quand on pense à la Comtesse, on pense tout de suite à la Maréchale.

Vous n’êtes pas le seul à me le dire ! Il y a effectivement cette vocalité qui n’est pas du tout éloignée. Je ne sais pas si je m’en approcherai vraiment un jour ; il y a en effet un côté bavard chez Strauss ; et puis quand on parle la langue c’est quand même mieux ! Par ailleurs, on me demande toujours des Rossini, Bellini, Donizetti, et cela me plaît énormément.

Le récital aussi ?

Je n’en fais pas autant que j’aimerais, mais il est important de faire du récital en plus de la scène, pour partager avec les instrumentistes, faire de la musique de chambre et surtout pour défendre un répertoire, des textes. Notre répertoire français est très riche et il est parfois mieux défendu à l’étranger que chez nous !

Vous avez dit que vous ne chanteriez plus Cenerentola !

C’est exact, comme je ne chanterai plus Siebel ou Niklausse. Cenerentola est un rôle auquel je dois énormément dans ma carrière ; mais à partir d’un certain âge et quand on a chanté le rôle pendant 20 ans, il faut savoir tourner la page. Romeo en revanche dans I Capuleti e i Montecchi m’intéresse toujours ! Et il me reste encore plein de rôles rossiniens, notamment les sérieux ! J’aimerais aussi refaire une Semiramide que je n’ai faite qu’une fois, ou une Ermione, et plein d’autres ! Sur scène j’aimerais bien faire Sara dans Roberto Devereux, la production prévue au TCE en 2020 a été annulée. Ainsi que l’Elisabetta ou Maria Stuarda de Maria Stuarda ! Il y a toute une liste !

La question de la mise en scène.

J’ai toujours eu la chance de pouvoir discuter avec les metteurs en scène. Il ne m’est arrivé qu’une fois de ne pas être en phase avec un metteur en scène, en 25 ans de carrière !

Il ne m’est jamais arrivé en revanche de dire à un metteur en scène : ça je ne veux pas le faire. Certes aujourd’hui des chanteurs nous disent que les mises en scènes modernes tuent l’opéra mais ce sont les mêmes qui ont laissé faire depuis 30 ans ! Ce que je dénonce surtout c’est qu’on coupe les subventions partout dans les théâtres, on baisse les cachets des chanteurs et à côté de ça on laisse libre cours aux metteurs en scène et parfois à des gaspillages d’argent public ! Les metteurs en scène ont beaucoup de pouvoirs. Mais il n’y a pas que la question des mises en scènes saugrenues, il y a surtout celle de leurs coûts. Je préférerais qu’on paye correctement les artistes.

Ici à Toulouse, la mise en scène de Marco Arturo Marelli est connotée « classique » avec décors et costumes, pour autant il y a une vraie direction d’acteurs, les chanteurs ne sont pas figés loin de là, et  il y a un vrai respect du livret et de la musique ; on ne s’ennuie pas !

Karine Deshayes, c’est une énergie incroyable.

Et je continuerai à chanter ! Tant que la voix répond, qu’on a envie, qu’on a l’énergie, il faut continuer ! Et après la Comtesse je ferai peut-être un jour Marcelline !

 

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