Le Rire chez Offenbach ou l'étrange entreprise qui consiste à faire rire les honnêtes gens

Par Jean-Marcel Humbert | lun 10 Juin 2019 | Imprimer

« C'est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens ».
Molière, La Critique de L'École des femmes, sc. VI.

 

Pourquoi rit-on ?
« Un calembour, un ronflement qui s’élève dans une assemblée grave, une naïveté d'enfant, un chien qui entre à l'église pendant la messe, un quiproquo, un ivrogne qui titube, une parodie, la robe de l'actrice qui s'accroche à un clou du plancher, un costume démodé, le lapsus d'un orateur, une cabriole de clown, voilà quelques échantillons au gré du souvenir » (1). La grande Yolande Moreau aime à dire « Le rire est comme une bouffée de tendresse ». Elle adoucit ainsi l’une des maximes fondamentales d’Henri Bergson, qui considérait le rire comme un rappel à l’ordre social : « Sa fonction est d’intimider en humiliant ». De fait, le public, surtout en période de crise, aime autant rire que d’être ému. Et la frontière entre ces deux éléments est loin d’être aussi rigoureuse qu’il semble de prime abord. C’est certainement sur ce fil ténu et fragile qu’Offenbach a tout particulièrement excellé.

Rire et drame au théâtre lyrique
La fonction initiale du théâtre lyrique n’est pas fondamentalement de faire rire, mais d’exprimer des tensions, des grands sentiments exacerbés, des crises et oppositions, amour, trahisons et morts violentes. Et pourtant le comique s’y est également forgé une place toute particulière, entraînant des rires qui semblent à certains incongrus. Ainsi des compositeurs surtout italiens, mais aussi français et allemands ont-ils développé entre 1815 et 1848, à seule fin de faire rire, l’emploi de la répétition de mots ou d’onomatopées. Matthieu Cailliez (2) explique ce phénomène en faisant référence à la théorie d’Henri Bergson selon laquelle le rire est produit par « du mécanique plaqué sur du vivant », et souligne qu’en outre « l’imitation d’instruments de musique, de sons humains corporels, de cris d’animaux, de bruits d’objets, etc. est un procédé comique traditionnel de l’opera buffa ». Offenbach reprendra l’idée à son compte, comme par exemple dans le « Sextuor de l’alphabet » de Madame l’Archiduc. Un peu en marge, Fromental Halévy se moque, dans son Dilettante d’Avignon (1829), des compositeurs italiens et de la vogue rossinienne. La faconde comique irrésistible qu’il y développe a pu influencer Offenbach, dont le Choufleuri reprend certaines idées.

Les ficelles du comique au théâtre
Offenbach, dont le sens de l’humour était au moins aussi développé que celui de la communication, avait bien compris ce qui faisait venir les spectateurs. Ceux-ci veulent rire, ils viennent pour cela. Et pour plaire à la masse du public, il fallait des choses faciles. C’est ce qu’il exigeait de ses librettistes, dont le rôle concernant le domaine comique n’est pas moins important que le sien. En effet, avant que d’être une œuvre lyrique, un livret d’opéra bouffe se construit sur une trame théâtrale, sur laquelle va travailler le compositeur. Et de fait, il est intéressant de relever les similitudes de conception entre les auteurs de théâtre de la même époque et les opéras bouffe d’Offenbach, tout particulièrement en ce qui concerne son contemporain Labiche, avec qui il collabora plusieurs fois. Labiche parodie les bourgeois de son temps, mais aussi le théâtre classique et l'Antiquité. Offenbach pratique de même, mais dans son domaine.