Le sang d'Otello

Par Sylvain Fort | ven 01 Août 2014 | Imprimer

Improbable Otello .

Très tôt dans sa carrière, Verdi se montra sceptique quant à l’intérêt et l’utilité d’écrire des opéras.

Ce qui pouvait apparaître comme une pose, ou une expression de mauvais caractère, attesta bientôt sa véracité – Verdi raréfia ses compositions, consacrant tout son temps à son domaine agricole. L’opéra était devenu un moyen de financer les betteraves. Plutôt qu’en écrire de nouveaux, il préféra un temps peaufiner les anciens, les rendant plus comestibles au public dont les goûts évoluaient. Notamment, il les raccourcit.

Qu’un Verdi âgé de près de quatre-vingt ans se remît à composer un opéra était une gageure dont seul Ricordi croyait qu’elle pût devenir réalité. Tout conspira à l’y engager.

Ainsi, en juillet 1879, alors qu’il venait diriger son Requiem à Milan, Verdi se trouva un soir à un dîner auquel assistaient Arrigo Boito et Franco Faccio. Verdi en vint à deviser sur l’Otello de Rossini, jugeant que le livret en était bien moins bon que la pièce de Shakespeare. Ce propos de comptoir ne passa pas inaperçu de Boito : il décida d’offrir à Verdi un livret qui soit à la hauteur du modèle. Il s’y attela si bien qu’en août, il avait terminé son adaptation ! Il l’envoya à Verdi en novembre. La perspective d’écrire un opéra sur Otello semblait bien lointaine au vieux compositeur. Dans les échanges de ce temps, le projet – bien vague – apparaît sous le nom subtil et délicat de « Projet Chocolat ».

Mais enfin, le Maure de Venise était tout de même moins intéressant que Pepèn, la petite-fille qui naquit aux Verdi en cet automne 1879. Moins intéressant que le chemin de fer qui allait se construire et traverser – horreur – les terres de Verdi. Moins intéressant que les moissons généreuses et la chasse au gibier d’eau.

Ne plus composer : quel soulagement ! Ne plus être « le bouffon du public qui frappe sur sa grosse caisse en criant : Entrez ! Entrez ! » . Au lieu de cela, donner un Requiem austère, et dans la foulée un Ave Maria et un Pater Noster. C’est autrement digne. De cette dignité qu’on reconnaît aux vieux messieurs qu’on décore, comme le fut Verdi à Paris, lors de la reprise parisienne d’Aida le 22 mars 1880.  Verdi fut fait grand-officier de la Légion d’honneur, couronné par les Italiens de Paris, applaudi pendant de longues minutes. Le 11 avril à Urbino, il reçut la Grand’ Croix d’Italie des mains d’Umberto Ier, puis rentra à Sant’Agata pour la première récolte. Il est aimable de se figurer le vieil homme traversant les champs ondulant d’épis mûrs en écoutant seulement le cliquetis sur sa poitrine de lourdes médailles scintillantes.

 Et Otello dans tout cela ? Otello, rien.

C’est Simon Boccanegra qui préoccupa (un peu) Verdi. La Scala voulait le sortir des cartons. Il fallait en profiter pour réviser la copie. Ce qui fut fait pendant l’hiver 1880-1881. Verdi à cette occasion se vit assigner par Ricordi pour travailler au livret Arrigo Boito. La révision devint remaniement. Le remaniement devint refonte complète : « Je voudrais tout écrire de suite, comme s’il s’agissait d’un nouvel opéra », écrit alors Verdi à Boito. L’opéra nouveau fut présenté le 24 mars 1881, avec un cast de vedettes. Victor Maurel, était Boccanegra. Verdi lui dit à l’issue de la représentation : « Si Dieu le permet, c’est pour vous que j’écrirai Iago ».

Verdi allait-il enfin, reconquis par les prestiges de l’opéra, reprendre la plume et mener à bien le « projet Chocolat »?

Que nenni. Mars est la saison des asperges et des artichauts. Il faut savoir identifier les priorités. Mars est aussi un bon moment pour le concombre. En 1882, Verdi fit réaliser maint aménagement à son domaine. Au passage, il accepta en février 1882 de raccourcir Don Carlo entre deux labours.

Comme pour le Noël précédent, Verdi reçut à Noël 1882, un bonhomme en chocolat, simple petit clin d’œil de Ricordi rappelant au grand homme l’œuvre attendue. Ce moment de bonne humeur passé, Verdi apprit coup sur coup la mort de Garibaldi puis de Wagner. La déprime le guettait. Lorsque le compagnon de vie de Clara Maffei mourut à son tour, il écrivit à Clara : « Adieu, chère Clarina ! Tenons-nous aussi loin que nous le pouvons des choses tristes, écartons-les et aimons-nous les uns les autres aussi longtemps que nous le pourrons !  Que faisons-nous ? Qu’avons-nous fait ? Que ferons-nous ? Quand on parvient au fond des choses, la réponse est humiliante et excessivement triste : RIEN ».

A la dépression sénile s’ajouta le sentiment d’être enfin venu au bout de son œuvre agraire. Le domaine de Sant’Agata était devenu florissant. Une véritable entreprise agricole. Un joyau rural. Ce travail achevé, il donna le domaine en fermage. Fin d’un cycle.

Alors Otello vint.

Dans le palais Doria de Gênes, par un glacial hiver de 1884, Verdi prit la plume. « J’écris parce que j’écris sans but, sans souci, sans penser à après et même avec une grande détestation pour l’après ». Dans les salles vides du palais, devant la mer grise aperçue depuis les larges balcons, Verdi songea tempêtes, batailles et amours furieuses. Il entendait en lui les voix de ses personnages, et se rendit à Paris pour entendre des chanteurs qui répondent à ces échos intérieurs. Le 1er novembre 1886, Verdi put écrire à Boito : « C’est fini. Bravo à nous… et à lui ! »

Le reste est connu.

La fébrilité des préparatifs. La date de la première (5 février 1887) tenue secrète, puis largement connue et les places vendues en un éclair. Les répétitions tendues. Le quartier de La Scala bouclé deux jours avant la première. Le triomphe. Le délire. La folie. Verdi reconduit à son hôtel à bras d’hommes. Et Tamagno lançant à la foule un tonitruant : « Esultate ! ».

Que ce remue-ménage ne fasse pas oublier l’histoire d’Otello, la façon dont il naquit.

Otello est un opéra arraché au silence, volé à la terre, conquis sur la mort et l’amertume.

Les parfums poivrés qu’il exhale sont trompeurs. Ce sont des parfums de renfermé : de haines recuites, de douleurs ressassées, de refoulements et de non-dits. Otello est une œuvre qui commence par une explosion et s’achève sur un râle. Parce qu’il est l’opéra de la révélation des frustrations et des soupçons, des doutes et des rancoeurs. C’est un opéra qui progressivement dévoile ce que la bonne société et l’ordre militaire interdisent qu’on voie.

Si Verdi a finalement cédé à l’amicale pression de ses amis, ce n’est pas parce qu’il tenait absolument à écrire un nouvel opéra. C’est parce qu’à un moment, il a senti qu’Otello répondait en tout à sa propre existence : la vie même de Verdi est faite de ce ressassement de douleurs, de ce refoulement d’affects, de cette censure de soi-même, de ce sentiment de n’être jamais là où il appartient, enfin de n’être bien que les deux pieds dans la terre ferme à regarder les brumes embrasser les sillons – en quoi il a résolu l’équation d’Otello, l’exilé, l’apatride, l’immigré.

On aurait tort de chercher dans Otello la seule force, ou la sauvagerie que trop souvent on se contente d’y injecter. Otello n’est rien d’autre que le sang répandu d’un homme malade de ses contradictions, qu’on l’appelle Otello ou Verdi, c’est du pareil au même.

 Ce sang, croyez-moi, ce n’est pas du sang de betteraves.

>> A propos d'Otello, voir aussi la vidéo de Roberto Alagna expliquant sa vision du rôle

 

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