L'élégance du compositeur

Par Alexandre Jamar | lun 30 Septembre 2019 | Imprimer

Au regard de la programmation de nombreuses institutions lyriques, un bon compositeur est un compositeur mort. Pourtant, le succès de créations récentes montrent que le genre est bien vivant, et qu’il trouve tout à fait son public.

Dans le cadre des entretiens sur les métiers de l’opéra, nous sommes allés à la rencontre de ceux qui exercent ce métier, qu’ils revendiquent plus vivace que jamais. Par souci de diversité de profils, nous avons fait se rencontrer trois générations de créateurs s’étant spécialisés dans le spectacle lyrique : Thomas Nguyen, Bruno Mantovani et Pascal Dusapin. Le premier est compositeur en résidence à l’Opéra de Reims depuis 2018. Du second, on retient le brillant mandat de directeur du Conservatoire national de musique à Paris (CNSM), ainsi que deux opéras dont un créé à la Bastille. Enfin, avec huit ouvrages lyriques, le dernier est devenu le compositeur d’opéra par excellence en France. Dans trois portraits croisés, ils reviennent sur les éléments principaux de leur carrière et de leur métier.

Devenir compositeur : du choc émotionnel au diplôme de composition

A l’image de bien d’autres professions artistiques, le métier de compositeur n’en est pas un. Il tient plus du sacerdoce, de l’irréductible désir de créer, que d’un réel artisanat. Pourtant, cette vocation est souvent provoquée par le contact avec l’instrument : « J’ai tout de suite décidé d’être musicien, car j’avais un besoin immédiat de son autour de moi. J’ai débuté avec le solfège, puis ai continué avec la batterie et le piano » confie Bruno Mantovani, qui rejoint Thomas Nguyen sur la nécessité de la proximité à l’instrument dans la formation artistique. « Il faut un contact physique avec la musique, qui ne peut pas se résumer à des connaissances théoriques » affirme ce dernier, également pianiste de formation. Les trois partagent un intérêt précoce pour l’improvisation : « Je sors de la partition par l’improvisation, et j’y reviens par l’écriture. C’est un chemin naturel et nécessaire » rappelle l’ancien directeur du CNSM.

Souvent, cet apprentissage est complété par un choc musical, très bref et décisif : « A dix-huit ans, j’entends Varèse pour la première fois. J’arrête le piano immédiatement, car je sais ce que je veux faire dès à présent » explique Pascal Dusapin. Le même constat vaut pour Mantovani, chez qui le compositeur d’Arcana déclenche le même désir créateur dès l’âge de huit ans. « Devenir compositeur, c’est un long processus qui se concatène de façon très brève et très intense » résume Dusapin.

S’en suivent des années de formation au métier, et à son artisanat. En France, le CNSM a fini par s’imposer comme passage obligé pour de nombreux créateurs : « C’est un lieu où les élèves sont très encadrés, et accompagnés dans leur carrière. Il est aussi primordial de connaître l’histoire dans laquelle un compositeur s’inscrit, et le conservatoire offre ce bagage à ses élèves », explique le directeur de l’institution parisienne. A l’inverse, certains choisissent les chemins de traverse, par souhait de rester indépendant : « Je n’ai pas fait d’études d’écriture, ni de composition. J’ai choisi de rester autodidacte pour garder ma liberté, et je ne pense pas que cela m’ait réellement pénalisé » se justifie Nguyen. Au sujet du conservatoire qu’il n’a pas fait, Dusapin est du même avis : « J’ai quitté la classe de Messiaen au bout d’un an, car le protocole de l’institution ne me plaisait pas. Je pense même avoir été protégé des débats qui faisaient rage à l’époque, en me tenant à l’écart de ces chapelles ».


Thomas Nguyen © L'Union

En réalité tous les chemins sont bons pour écrire de la musique. Selon Dusapin, « un diplôme de composition ne donne aucun droit de fait. L’essence même de la musique est profondément incommunicable, et c’est là que l’enseignement échoue » explique celui qui fut longtemps professeur à la Hochschule de Munich. « Le compositeur n’est personne sans ses interprètes. La principale question, ce n’est pas tellement celle des études, mais celle des relations nouées avec les musiciens qui jouent votre musique » poursuit Mantovani, pour qui les rencontres formées au CNSM dans les années de formation furent déterminantes.

Ecrire de la musique tous les jours, comment est-ce possible ?

L’imaginaire romantique a fait du compositeur un être torturé, habité par son art jusqu’en des proportions presque pathologiques. Si la réalité est bien moins sensationnelle, la composition demeure une activité à part. « C’est un métier extraordinairement solitaire. La solitude est la condition même du travail d’écriture » précise Dusapin. « J’ai eu la chance de pouvoir travailler reclus chez moi pendant dix ans. J’ai adoré cela, car je pouvais dédier mes journées entièrement à mon art » confie Bruno Mantovani, ajoutant cependant que « solitaire ne veut pas dire fermé ». Nguyen complète cette assertion, en affirmant que « c’est également le rôle d’un compositeur que de se renseigner sur ce qui se fait et s’écrit autour de soi. On se retrouve avec soi-même pendant l’écriture, mais il faut connaître l’époque dans laquelle on vit ».

L’importance primordiale du travail avec les interprètes prouve d’ailleurs à quel point le métier de compositeur comprend une part de relationnel. « Je retravaille souvent mes partitions après une première lecture avec les interprètes, car j’apprends énormément de leur part » nous explique Nguyen. Avec une double casquette de chef d’orchestre, Bruno Mantovani voit le travail de répétition comme « un moment où l’on doit conduire et convaincre les musiciens vers la représentation sonore que l’on s’est faite de la pièce ». « Il faut savoir pactiser avec les musiciens d’un orchestre » complète Dusapin. « S’ils sentent que vous maîtrisez votre langage musical, et que vous les incorporez en tant qu’être humain dans votre art, il se jetteront par la fenêtre pour défendre votre musique s’il le faut ».


Bruno Mantovani © C. Bastien

Il y a différentes manières de faire jouer sa musique. En fondant le collectif Io, Thomas Nguyen s’est associé à d’autre artistes qui souhaitaient faire converger leurs disciplines artistiques respectives dans un projet commun : « Pour moi, être compositeur, ce n’est pas seulement écrire. C’est aussi entreprendre pour faire des spectacles, impulser une dynamique dans un collectif. Cette activité représente une part significative de mon travail, et je ne la dissocie pas vraiment du processus de création ». Pour Bruno Mantovani, l’activité de compositeur est complétée par d’autres casquettes, complémentaires de l’activité créatrice : « Diriger un orchestre, un conservatoire, un programme à France Musique : tout cela est le même métier pour moi. Il s’agit de questions de rhétorique. Je convainc un orchestre, une équipe administrative, un public de mes choix, de mes goûts, et j’y prend un réel plaisir. Je ne dissocie pas hédonisme et rhétorique ».

Pour certains compositeurs, l’essentiel de la carrière se fait à l’étranger. Ainsi, Pascal Dusapin s’est rapidement tourné vers l’Allemagne : « Je dois tout à ce pays, qui a accueilli de très nombreuses créations de mes œuvres. En tant qu’alsacien, j’ai été longtemps plus proche de l’Allemagne que de la France. La musique a là-bas une aura métaphysique qui se retrouve dans toute les couches de la société. Ce n’est pas du tout le cas en France ! »


Pascal Dusapin © Philippe Gontier

Composer aujourd’hui en France : un état des lieux

On dresse souvent un portrait facilement calamiteux de la musique contemporaine en France : elle serait peu subventionnée, peu suivie, peu appréciée. Les choses sont bien plus complexes que cela. « Nous vivons dans un pays qui ne subventionne comme aucun autre la création artistique » assène Mantovani. « Ceux qui affirment le contraire doivent peut-être se remettre en question. En revanche, l’inégalité salariale entre un interprète qui peut toucher 20 000 euros par soir et un compositeur qui reçoit le même montant après un an de travail est bien réelle ». Thomas Nguyen se veut lui aussi assez rassurant : « J’observe souvent des difficultés administratives dans la vie de mon collectif, mais cela n’a pas d’influence directe sur mon activité de compositeur. Il y a de nombreux fonds pour la création en France, et c’est injuste de ne pas le connaître ». Pascal Dusapin se fait plus nuancé : « Nous sommes dans une situation capitalistique généralisée, et les difficultés rencontrées dans la musique contemporaine se retrouvent dans les autres arts. Je ne suis pas apte à juger d’une baisse des subventions, mais j’observe une paresse intellectuelle grandissante, qui tend à prendre le pouvoir et à faire passer la composition aujourd’hui pour une activité marginale. Il n’y a plus de débat ni d’espace critique en musique, et c’est très dommage ».

« Il y a un quota d’œuvres contemporaines pour la plupart des institutions musicales en France » concède Mantovani. « Le manque de visibilité de la musique contemporaine tient plus de la couverture médiatique quasi inexistante de la part des médias. Cela répond à une demande, elle aussi très maigre en France. L’Italie et l’Espagne diffusent chaque semaine des programmes de musique classique, alors qu’en France, il n’y a que Renaud Capuçon qui soit un peu connu du grand public ».

La capacité à se faire représenter est donc capitale dans le métier de compositeur. Pour arriver à faire jouer sa musique, il doit pouvoir compter sur un éditeur, qui l’épaule dans ses démarches auprès des orchestres, interprètes et maisons d’opéras. La maison d’édition devient l’agent du compositeur : « Je m’entends à merveille avec mon éditeur [Henry Lemoine ndlr.] » confie Bruno Mantovani. « C’est une relation amicale qui s’est instaurée entre nous depuis vingt ans, et je sais que je peux lui faire une confiance absolue dans la gestion de mon catalogue et de mes contrats ». La chose est plus difficile pour Thomas Nguyen, pour qui l’absence d’éditeur se ressent certainement : « C’est un véritable frein pour la promotion de ma musique, et un fardeau administratif pour moi. Je dois éditer mon propre matériel, m’occuper de mes contrats et de mes commandes. Cela ne me ferme pas nécessairement de portes, mais ralentit considérablement ma production dès qu’il s’agit d’être joué et repris ».

Compte tenu de la place grandissante de l’image et de la communication dans notre société, un compositeur doit savoir se mettre en valeur plus que jamais. « Le mot communication peut vouloir dire deux choses contradictoires » avertit Bruno Mantovani. « Il ne faut pas confondre la diffusion d’un contenu, qui est une chose nécessaire, et l’occupation de l’espace, de façon presque putassière, qui n’est que de la poudre aux yeux. Un compositeur doit être ouvert, mais ne doit pas occuper l’espace jusqu’au ridicule ». Pour Thomas Nguyen, il faut avant tout faire confiance à sa propre musique : « Je suis un très mauvais communiquant. Je ne le fais pas, ou peu et mal. Je préfère faire confiance à mes interprètes, qui sont les meilleurs ambassadeurs de ma musique. Etre bien joué constitue la meilleure des promotions ». Il en va de même pour Dusapin, qui cite Deleuze en affirmant qu’une œuvre, si elle est réussie, créera sa propre « petite machine désirante ».

 

Il n’y a pas une seule façon d’écrire de la musique, et c’est certainement ce qui fait l’intérêt de la composition aujourd’hui : chaque compositeur crée son propre parcours et son propre langage, garantissant une diversité esthétique vitale à notre époque. Après un mandat au CNSM de Paris, Bruno Mantovani résume les enjeux pour un jeune compositeur en ces termes : « on vit dans un monde où l’on peut écrire ce que l’on veut et trouver son public. C’est quelque chose de très excitant, et en même temps d’effrayant pour un jeune créateur. Comment puis-je trouver ma propre voie parmi toutes ces esthétiques ? ». Pascal Dusapin semble trouver un élément de réponse à cette question. Pour lui, être compositeur, c’est avant tout faire preuve d’élégance. « Il faut bien sûr avoir une bonne oreille, des connaissances techniques, une formation et un réseau. Mais on se doit une élégance constante envers soi-même. Il faut maintenir son niveau d’exigence artistique de façon impitoyable, quitte à en devenir féroce. Cette élégance de pensée, on doit la cultiver comme s’il s’agissait d’une question de vie ou de mort ».

 

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