Michael Spyres ou la renaissance du baryténor

Par Christophe Rizoud | ven 24 Septembre 2021 | Imprimer

Une aisance scénique, apprise enfant dans son Missouri natal en jouant dans des pièces, parfois musicales, écrites par sa mère ; une voix de ténor longtemps cherchée à travers l’étude et la fréquentation assidue des archives sonores du XXe siècle ; la fuite en Europe à la découverte de nouveaux répertoires ; la conquête des scènes, rossiniennes d’abord – Bad Wildbad, Pesaro – puis internationales ; un premier album – A fool for love – en deçà des attentes suscitées par un parcours déjà atypique ; la rencontre avec les géants d’autrefois à travers l’appropriation de partitions écrites à leur intention : Gregorio Babbi (1708-1768), ténor mythique d’une agilité vocale exceptionnelle ; Adolphe Nourrit (1802-1839) que la technique, dite du falsettone (ou voix mixte appuyée), autorisait à prendre les aigus en voix de tête sans que l’on soupçonnât la zone de passage ; Andrea Nozzari (1776-1832), porte-flambeau du chant rossinien, capable du cantabile le plus suave comme du canto fiorito di forza le plus héroïque. Voilà en résumé Michael Spyres, tel que raconté ici-même en février 2016.

Le portrait s’interrompait à la croisée des chemins avec Berlioz, le « génie absolu » (dixit Michael Spyres* ), alors que se profilait l’enregistrement à Strasbourg des Troyens salué par la critique comme « L'événement musical de l'année ». Depuis Gregory Kunde en 2003 au Châtelet, on savait qu’Enée n’était pas forcément l’apanage des forts ténors. Mais pour Michael Spyres, cette nouvelle prise d’un rôle berliozien s’inscrit dans une ambition plus large : « Après avoir chanté La Damnation de Faust, je me suis dit : Wagner est écrit exactement pour la même voix. » De ce postulat découlent les projets qui ont pu déconcerter les adeptes d’un classement des voix selon des critères établis pour l’essentiel au 20e siècle : Fidelio en 2018 au Théâtre des Champs-Elysées (et dans quelques jours à l’Opéra Comique), Fervaal à Montpellier en 2019, avec en ligne de mire Wagner : Tristan – le 2e acte pour commencer à Lyon cette saison – ; Lohengrin (« j’en rêve »*) et même le Ring (« mais pour le faire correctement, il faut que j’attende la cinquantaine. »*).

Cette appropriation d’un répertoire inattendu n’empêche pas Michael Spyres de continuer à servir Rossini et ses contemporains, français et italiens, d’une voix qui s’amuse à déjouer tous les pièges tendus par une école de chant impitoyable. Ermione, à Lyon puis Paris en novembre 2016, renouvelle l’hommage quasi filial rendu à Nozzari lors d’un éphémère festival de belcanto à Florence quelques semaines auparavant. Après Le Pré aux clercs en 2015, Le Postillon de Lonjumeau, à l’Opéra Comique en 2020, s’apparente, les soirs où le ténor est en forme, à une éblouissante démonstration de virtuosité. Mozart aussi reste présent au sein d’un agenda profus. Qui aujourd’hui pour enjamber les sauts de registre de Mitridate avec une telle insolence, dévaler sans déraper les vocalises d’Idomeneo et même – on l’a découvert cet été à Salzbourg – offrir au pâle Don Ottavio un relief insoupçonné. Parce qu’il ne s’agit pas ici de faire œuvre d’hagiographie, reconnaissons que les opéras de Donizetti et Bellini – Il pirata à Genève en février 2019, Norma en juin de la même année – présentent le ténor sous un jour moins favorable. « A partir du la et jusqu'au contre-ut, l'émission part en arrière et la projection se réduit, privant le chant d'impact dans les moments les plus dramatiques. Alors que dans le répertoire rossinien Spyres évitait ce piège en sautant directement au contre-ré ou au mi, il ne peut ici éviter d'exposer cette limitation. » analyse Jean Michel Pennetier lors d’une Favorite animée d’une « timide flamme » à Barcelone en 2018.

Motivés par un répertoire peu enregistré, DVD et CD se succèdent à une cadence qu’accélère encore le partenariat initié avec Warner Classics lors des Troyens évoqués plus haut. Un nouvel album en 2017, Espoir, surpassé trois ans plus tard par Amici et rivali, donne à (re)découvrir des extraits d’opéra comme il semblait impossible qu’ils pussent être chantés un jour. Ce n’est pas l’ambitus, toujours extrême, qui rend ces enregistrements étonnants – définir Michael Spyres par ses trois octaves de longueur serait le réduire à un phénomène de cirque – mais la conjonction rare de qualités techniques et expressives, doublées d’une liberté jouissive dans un univers trop codifié : un goût du risque et une insatiable curiosité qui l’entraînent sans cesse à repousser ses limites et explorer de nouveaux territoires. Pour preuve, La Nonne sanglante en 2018 à l’Opéra Comique, entre autres exemples d’opéras exhumés avec brio après avoir été longtemps rangés au placard, faute de ténors capables d’en surmonter les difficultés.

C’est à la lumière de cet itinéraire singulier qu’il faut aujourd’hui appréhender ce défi aux lois du cartésianisme vocal que représente l’album Bariténor. « Des voix comme la mienne existent depuis que l’opéra existe mais la plupart des chanteurs sont habitués à être étiquetés » plaide Michael Spyres auprès des lyricomanes qui s’étonneraient d’un programme où l’air du Postillon de Lonjumeau – et son contre ré ! – alterne avec le prologue de Pagliacci, traditionnellement réservé aux barytons de la plus noire espèce. « Le matin, pendant quelques heures après mon réveil, j’ai tendance à sonner comme un basso profondo », s’amuse celui qui désormais s’autoproclame baryténor, « un phénomène oublié » ayant « influencé l’écriture théâtrale et vocale de tous les genres allant du baroque au classique, du romantisme au vérisme, et du XXe siècle à nos jours ». A quarante ans juste révolus, Michael Spyres semble avoir fait sien le conseil donné par Diaghilev au jeune Cocteau : « étonnez-moi ». Nous ne sommes pas au bout de nos surprises.

* Michael Spyres : « L’opéra est, comme la science ou la religion, un domaine que l’on n’a jamais fini d’étudier », entretien publié le 20 novembre 2017

 

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