Si ce n'est lui, c'est donc...

Espoir

Par Laurent Bury | jeu 28 Septembre 2017 | Imprimer

Si l’hommage de Joyce El-Khoury à Julie Dorus-Gras ne nous a guère convaincu, Opera Rara semble avoir misé sur le bon cheval en confiant à Michael Spyres un hommage à Gilbert-Louis Duprez. Même si de terribles rumeurs laissent entendre qu’il envisage d’aborder Lohengrin, il a jusqu’ici surtout pratiqué un répertoire italien et français allant de Mozart à Berlioz, avec de rarissimes incursions au-delà de ces bornes temporelles (le Haendel du Trionfo del tempo, le Bizet de Carmen). Rossinien émérite, il enchante régulièrement les spectateurs du festival de Pesaro par ses incarnations, et ressuscita notamment la vocalité d’Adolphe Nourrit, le créateur d’Arnold dans Guillaume Tell, ce Nourrit qui devait se défenestrer en 1839, découragé par la concurrence d’un jeune rival, le fameux Gilbert Duprez. Passer de l’un à l’autre va-t-il de soi ? Peut-on à la fois faire revivre un artiste et ressusciter celui qui fut en quelque sorte son fossoyeur en introduisant un style plus musclé et son fameux ut de poitrine ?

S’il n’a pas exactement tous les moyens nécessaires à réveiller le souvenir de Duprez, Michael Spyres possède indéniablement plusieurs belles cartes dans son jeu. Le récital est hérissé de ces suraigus avec lesquels il donne régulièrement le frisson à son auditoire, sans oublier les graves solides que Rossini lui permet d’afficher, ce Rossini qui ouvre d’ailleurs le disque avec l’air d’entrée du rôle-titre d’Otello dans sa version française. Autre atout majeur, que l’on a encore  pu vérifier lors de La Damnation de Faust en concert à Angers et à Nantes, le ténor américain chante un français mieux qu’irréprochable, un français expressif que bien de nos compatriotes pourraient lui envier. Cette fermeté de la diction contribue grandement à faire revivre les partitions dans lesquelles Duprez s’illustra.

Et il y a matière à résurrection, comme le programme de ce disque le montre bien, qui inclut un certain nombre de raretés. Evidemment, Donizetti fait depuis longtemps l’objet de soins attentifs, en Italie et ailleurs, et il n’y a plus guère d’inédits au disque à révéler dans l’œuvre de ce compositeur dont Duprez fut l’un des chanteurs privilégiés. Si Lucia et La Favorite sont des classiques, Dom Sébastien roi de Portugal a connu plusieurs intégrales, y compris chez Opera Rara en 2005, tout comme Rosmonda d’Inghilterra. Pour l’inconnu, c’est donc plutôt vers le répertoire français qu’il faut se tourner. Et sur ce plan-là, on ne sera pas déçu.

Triomphe d’Halévy, avec trois airs. Un superbe extrait de La Reine de Chypre, où l’on entend les notes destinées à un ténor, contrairement à la version de concert récemment donnée au Théâtre des Champs-Elysées, et deux fragments de Guido et Ginévra, qui suscitent une vive curiosité, même si Joyce El-Khoury n’est pas plus convaincante ici qu’elle ne l’est dans le disque hommage à Julie Dorus-Gras (la voix sonne tantôt voilée, tantôt stridente). Qui connaissait Le Lac des fées d’Auber ? Voilà encore une partition qui dort dans les bibliothèques, et un compositeur dont on peut espérer que Le Domino noir qu’on verra bientôt à Paris pourra accélérer la redécouverte. Avec Benvenuto Cellini, Michael Spyres retrouve Berlioz, compositeur qui lui sied particulièrement bien (on attend avec impatience la sortie des Troyens captés à Strasbourg au printemps dernier).

Finalement, qu’importe le prétexte, l’essentiel n’est-il pas d’avoir permis à l’un des grands ténors d’aujourd’hui de déployer son art dans toutes ces œuvres trop peu fréquentées ? Un hommage à Nourrit lui aurait sans doute convenu davantage, mais peut-être Opera Rara nous l’offrira-t-il bientôt.

 

 

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