Vidéographie de Thaïs

Par Laurent Bury | ven 19 Octobre 2012 | Imprimer

Pas moins de trois DVD pour Thaïs, sortis en l’espace d’une décennie, voilà qui reflète le retour sur les scènes de cette œuvre un temps négligée. Trois versions qui abordent cet opéra dans des optiques très variées, avec des points forts très différents.

Mise en scène
A Venise, la scénographie est sobre et classique : un escalier flanqué de plates-formes, complété par quelques éléments (une fontaine, un rideau de fleurs rouges), qui disparaît au dernier acte sous un amoncellement de croix blanches. Pizzi y multiplie les références picturales : au premier acte, les douze cénobites s’attablent autour de Palémon comme les apôtres dans les représentations de la Cène, Athanaël s’y endort comme le Christ Mort de Holbein, puis le lit de Thaïs la fait ressembler à la Belle au bois dormant de Burne-Jones. Ce décor unique permet des enchaînements rapides et nous évite les interminables entractes du Met (pendant lesquels rien ne nous est épargné des diverses manipulations auxquelles doivent procéder les machinistes). A New York, le livret est pris au pied de la lettre, même s’il fait l’objet d’une transposition vers l’époque de la création – folle audace, outre-Atlantique –, et chaque tableau suppose un décor différent. Avec ses dunes orangées qui ondulent, la Thébaïde du Met est un désert naïf sorti du Roi Lion. Le palais de Nicias et la maison de Thaïs semblent bâtis à Las Vegas plutôt qu’à Alexandrie. Au dernier tableau, Thaïs expire sur une chaise juchée sur un autel paré et fleuri comme un reposoir. Le caractère prosaïque de cette mise en scène est malheureusement renforcé par une caméra qui tangue constamment, au plus près des chanteurs qui, livrés à eux-mêmes par une direction d’acteur inexistante, se réfugient dans une gestuelle démodée (bras écartés, poings serrés, yeux écarquillés).

A Turin, Stefano Poda joue la carte du grandiose, mais surtout du statisme : la scène, qui se soulève entièrement à plusieurs reprises, accueille tout un cérémonial glacé, avec troupeau de figurants nus évoluant au ralenti, et Méditation transformée en séance de taï-chi sous la neige... Autant d’images superbes mais figées, qui n’entretiennent avec l’action qu’un rapport allégorique. Entre l’abus des fumigènes et des contre-jours sophistiqués, on bascule carrément dans le surréalisme à la Dali : après un palais de Nicias qui voit proliférer les Victoire de Samothrace, Thaïs invoque son miroir devant une immense mosaïque de moulages surdimensionnés d’yeux, d’oreilles, de seins et de fesses, et le dernier acte se joue en partie devant un mur blanc d’où jaillissent des mains de Christ en croix. A Venise prévaut une esthétique Années Folles, avec cape lamées et stylisation Art Déco. Chez Nicias, la présence de danseuses topless contribue à créer une atmosphère de volupté, et la Méditation est « animée » par l’apparition d’une danseuse nue juchée sur une croix, dont les acrobaties reflètent les tourments de l’âme de Thaïs (elle termine dans la posture de la Crucifixion). A New York, au milieu d’une certaine pudibonderie, un numéro de danse du ventre se superpose aux vocalises de la Charmeuse.

 
Athanaël

Pertusi maîtrise bien la prononciation française, pourtant sa voix est trop grave pour le rôle, son émission manque de clarté : les mots ont souvent du mal à émerger d’un grommellement caverneux, et le personnage s’en tient un peu trop uniformément à la rage plus ou moins contenue. Vêtu d’une bure noire sans manches très « couture », les poignets ceints de bracelets de force, « Il est beau comme un jeune dieu ! », comme s’exclament Crobyle et Mirtale. On ne saurait en dire autant de Lado Ataneli, à qui une perruque grotesque donne l’aspect d’un vieux mousquetaire joufflu. Sanglé d’un bout à l’autre du spectacle dans une soutane d’astrakhan, le plus souvent inexpressif, il donne souvent l’impression de ne guère comprendre ce qu’il chante. Sa voix puissante ne traduit guère les tourments d’Athanaël, et quelques nuances n’auraient pas été malvenues. Affublé de dreadlocks, Hampson a tendance à surjouer et son français est souvent nasal, mais il s’impose comme le meilleur Athanaël des trois, le plus compréhensible et le plus à l’aise dans la tessiture, celui qui rend le mieux le complexe mélange de sentiments qui déchire le personnage.

 

Thais
Dans le rôle de « Thaïs, l’idole fragile », Eva Mei est scéniquement idole, vocalement fragile. Pizzi a soigné son entrée, pleine de gravité et de sensualité retenue, malgré l’austérité de son costume ; dès le deuxième acte, elle en montre davantage pour recevoir Athanaël les jambes dénudées (un sein pointe même, dans la confusion qui s’ensuit). Quant à l’or pur de ses cheveux, il faut l’imaginer, puisqu’elle arbore des casques métalliques qui rappellent les statuettes chryséléphantines d’une Chiparus… Pour celle qui a fait de Constanze son cheval de bataille, les contre-ré optionnels ne sont pas un obstacle, mais à d’autres moments du rôle, la voix manque un peu de corps. Ses aigus cristallins privent le personnage de sa force. Avec un timbre plus corsé, Frittoli devrait être plus proche de l’idéal, mais elle est disqualifiée par une prononciation calamiteuse : lui a-t-on jamais dit qu’il existait dans l’alphabet des lettres appelées consonnes ? (et que n’a-t-on filmé Nathalie Manfrino, avec qui elle alternait dans cette production !). Question costumes, on fait difficilement moins sensuel que ces tenues dignes d’un film de science-fiction, et l’héroïne finit blanche comme une statue, cheveux compris… Renée Fleming a sur ses consœurs l’avantage d’avoir été rhabillée sur mesure (on a fait appel à Christian Lacroix pour la reprise new-yorkaise de cette production venue de Chicago). Physiquement, elle est Thaïs, svelte dans ses robes de pourpre et d’or, ruisselante de blondeur. La voix est capiteuse, même si elle n’est plus à son zénith. Si Sibyl Sanderson avait de tels atouts, on comprend que Massenet ait cédé à toutes ses exigences. Dommage que la non-mise en scène de John Cox l’empêche d’exister vraiment : le personnage reste désespérément superficiel, d’abord frivole, sulpicien ensuite, avec une prononciation souvent relâchée.

 
... et les autres

William Joyner est un Nicias à la voix légère, au français limpide, qui peut en outre se permettre le luxe de porter le costume très au ras des fesses que Pizzi lui a dessiné. Michael Schade est un Nicias souvent nasillard. Alessandro Liberatore offre un matériau vocal plus consistant, mais son chant est bien désordonné. Alain Vernhes chante Palémon comme il respire, mais a perdu ses graves. Christophe Fel est nettement plus en voix, mais se montre moins naturel, moins à l’aise dans un personnage très épisodique. Quant au titulaire turinois, il n’existe pas. Dans Crobyle et Myrtale, on trouve le pire comme le meilleur. Au Met, les « deux belles esclaves rieuses », afro-américaines, manquent de netteté dans leurs vocalises. Les interprètes de Turin s’avèrent bien plus précises, et à Venise, deux chanteuses nettement plus francophones réussissent le numéro de duettistes que leur impose Pizzi.

Direction musicale

Marcello Viotti manifeste de réelles affinités avec la musique de Massenet, qu’il dirige avec une grande délicatesse. Avec des tempi rapides, voire précipités, son compatriote Noseda prend la partition à bras le corps, quitte à la malmener un peu au passage. A Turin, pour la Méditation le chœur chante « Ah » au lieu de rester bouche fermée, mais tout le divertissement dansé est inclus, fait exceptionnel. C’est à New York que tous les effets sonores demandés par le livret sont respectés : « immenses acclamations d’enthousiasme » pendant la première vision, voix d’Athanaël qui s’éloigne de plus en plus à la fin du premier tableau… Le Met est aussi le seul théâtre à respecter le baisser de rideau prévu pendant la célébrissime Méditation (même si le DVD nous inflige le spectacle du changement de décor et des gros plans sur le visage du soliste).
 

En conclusion
On l’aura compris, aucune des trois versions n’est entièrement satisfaisante. On supporterait mieux dans un œuvre ésotérique comme La Femme sans ombre le bric-à-brac invraisemblable de Turin. La belle sobriété de la production vénitienne pâtit d’interprètes inadéquats. Visuellement, tout vaut mieux que le Disneyland bariolé du Met ; cela dit, par son kitsch hollywoodien, la version new-yorkaise réussit peut-être malgré elle à restituer cette distance ironique vis-à-vis des personnages qui caractérisait le roman d’Anatole France, mais que la musique Massenet avait gommée : à New York, par leur ridicule involontaire, Thaïs, Athanaël, Nicias et les autres empêchent chez le spectateur toute identification émotionnelle…

 

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