Prima la Musica

Alcina - Strasbourg

Par Tania Bracq | mer 26 Mai 2021 | Imprimer

Pour sa réouverture, l'Opéra du Rhin a dû revoir à la baisse sa nouvelle production d'Alcina, déjà partiellement sacrifiée à la pandémie l'an passé à Dijon et Metz. Sans mise en scène, avec un orchestre non baroque et des solistes différents... Ce n'est pas vraiment la même soirée qui nous est proposée ! Faisons le deuil du spectaculaire, de la machinerie baroque, de l'exotisme et régalons-nous de pyrotechnie vocale même si 2 heures de musique remplacent ce soir les 3h40 proposées l'an dernier dans le Grand Est. Alain Perroux, Directeur Général de l'ONR et le chef d’orchestre Christopher Moulds ont retaillé le livret en conservant les airs leur semblant les plus séduisants mais renonçant malheureusement à tous les duos. Ils ont également respecté la hiérarchie initiale des rôles, puisque les premiers plans ont en toute logique les interventions les plus nombreuses.

Dans cette version de concert abrégée, La partition du chœur ainsi que les récitatifs et airs coupés sont remplacés par le récit de Jean-François Martin qui incarne l'un des amants délaissés par Alcina et s'adresse directement à elle pour se remémorer son histoire. Le comédien a une grande habitude des plateaux lyriques, comme acteur mais également en tant qu'assistant à la mise en scène d'Olivier Bénézech (Into The Woods, South Pacific) ou Pierre-Emmanuel Rousseau (La Clémence de Titus). Il donne le ton de la soirée avec beaucoup d'aisance, sans forcer le trait mais avec une qualité d'évocation qui pallie plutôt efficacement l'absence de décor, costumes et mise en scène. Les spectateurs suivent le flash-back du conteur qui a déjà vécu l'histoire et se contente de la convoquer par la voix. Contrairement aux protagonistes, ils voient immédiatement le monde de l'enchanteresse délesté de ses illusions, .

L'orchestre, lui, occupe la place d'honneur et l'essentiel du plateau ; les solistes interviennent en avant-scène, soutenus par une mise en espace sobre et de bon sens. Le seul accessoire présent est un fauteuil en cabriolet Louis XV, caressé ou malmené selon les passions des personnages.

Prima la Musica donc, car dans ces conditions, l'oreille s'aiguise plus encore qu'à l’accoutumée et le plaisir est grand à enchaîner ce catalogue d'airs de bravoure sans perdre l'essentiel de la narration. L'Orchestre symphonique de Mulhouse, sous la baguette de Christopher Moulds qui dirige depuis le clavecin, travaille avec autant de rigueur que de richesse d'interprétation, évitant tout ennui. L'équilibre des pupitres est excellent, avec des graves bien présents. Certes, les couleurs ne peuvent prétendre à celle d'une phalange entièrement baroque mais les cordes en particulier sont remarquables d’homogénéité, de justesse et de délicatesse. Quelques instruments d'époque comme le clavecin, le théorbe, les flûtes douces, apportent une gourmandise supplémentaire que l'on aurait souhaitée étendue à tout le pupitre des vents.

Le plateau vocal s'orne de baroqueux émérites qui rendent justice au chef-d’œuvre. Prima inter pares, Ana Durlovski propose une Alcina tout en élégance et en retenue. Le focus est très précis, la voix jamais forcée, les nuances fines avec des piani qui passent l'orchestre sans difficulté, y compris dans les graves. Elle ne cède à aucun effet facile comme dans « Si, son quella, non più bella » superbement accompagné par le continuo clavecin, violoncelle, théorbe. Le revers de cette maîtrise millimétrique réside dans une palette émotionnelle amputée de ses extrêmes – même si le registre de la magicienne relève effectivement plus de l'élégie que de la fureur –. Jamais la soprano ne prend le risque de la laideur, on le regrette ; en revanche elle conduit remarquablement la gradation de l'émotion tout au long de ses interventions. Le « Ah mio cor ! Schernito sei » au vibrato un peu serré, se fait déchirant sur le Da Capo et c'est « Ombre pallide, lo so, m'udite » – précédé de l'unique récitatif conservé – qui offre enfin un magnifique moment de transe très justement incarné avant un « Mi restano le lagrime » dépourvu de toute ostentation, tout en subtilité.

La cause des tourments de la magicienne est incarnée non par un haute-contre mais par la mezzo-soprano Diana Haller au timbre suave et chaud, au superbe legato dès son entrée avec «  Mi Lusinga il dolce affetto ». L'artiste se met en danger avec des pianissimi et des fins de phrases qui s'éteignent trop souvent dans le medium. En revanche, elle nous régale dans « Verdi prati » et plus encore dans l'ébouriffant « Sta nell'ircana pietosa tana » lorsque l'intensité des vocalises – exécutées avec une précision irréprochable – impose un soutien sans failles.

La Morgana d'Elena Sancho Pereg se révèle également une impeccable colorature ; Son « Torna mi vagheggiar » a la fluidité liquide d'un ruisseau et «  Ama, sospira, ma non t'offende » émeut tant le dialogue avec le violon est subtil. On retrouve ce même raffinement dans l'échange avec le continuo dans « Credete al mio dolore » ou le charme de cette présence elfique opère parfaitement.


 © Klara Beck

Voilà qui contraste formidablement avec la proposition de Marina Viotti. La mezzo-soprano enfile le plus beau costume de la soirée dans une silhouette de dandy androgyne en costume-manteau bleu marine doublé de satin rose et hauts talons. Sa Bradamante est un travesti aux beaux graves tout en suavité, jouant des couleurs jusqu'à l'amer avec une réjouissante maîtrise dans « E gelosia, forza è d'amore ». «  Vorrei vendicarmidel perfido cor » est impeccablement mené sans vibrato et avec quelle conduite du souffle !

L'Oronte de Tristan Blanchet a un présence pleine d'énergie et d'ironie servie par une diction limpide, un timbre clair, bien projeté, dans une tessiture peut-être un peu tendue pour lui. Arnaud Richard n'a qu'un air tout en demi-teintes délicates pour dessiner le personnage de Melisso, tout comme Clara Guillon, membre de l'Opéra studio dont l'Oberto pyrotechnique est une épatante réussite de sons filés, de vocalises impeccables et de jeu de couleurs.

 

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