Quand le shtetl sort du placard

Anatevka - Berlin (Komische Oper)

Par Laurent Bury | jeu 22 Février 2018 | Imprimer

La comédie musicale Un violon sur le toit au Komische Oper de Berlin ? En proposant ce titre, Barrie Kosky ne recherche pas un succès facile, après le triomphe du West Side Story monté en 2013. D’abord, le musical de Jerry Bock créé à Broadway en 1964 est inscrit dans l’histoire du lieu : après la première allemande à Hambourg en 1968, le grand Walter Felsenstein mit en scène au Komische Oper cette œuvre qui allait connaître quelque cinq cents représentations entre 1971 et 1988, sous le titre Der Fielder auch dem Dach. En remontant cette comédie musicale, l’Australien Barrie Kosky rend aussi hommage à ses propres ancêtres, originaires d’un shtetl assez semblable au village imaginaire d’Anatevka, inventé par l’écrivain Cholem Aleikhem (1859-1916), le « Mark Twain russe ». Autour du personnage de Tevye le laitier et de l’intrigue sans grande surprise de ses filles qui refusent d’épouser les prétendants désignés par la marieuse et par la tradition, la pièce introduit une note de gravité à travers l’évocation des pogroms. L’affrontement entre juifs et chrétiens dépasse bientôt la simple rivalité entre kipas et casquettes, barbes et papillotes contre moustaches, hora contre kazatchok. Pas de bain sang, toutefois, et même s’il faut quitter Anatevka à la fin, l’espoir luit sous la forme de l’émigration vers les Etats-Unis.

Néanmoins, par rapport à West Side Story, dont il avait tenté de renouveler l’esthétique en la rapprochant de notre temps, Barrie Kosky jouit ici d’une liberté beaucoup moins grande. Pas seulement parce que l’œuvre est moins connue (à part « Ah si j’étais riche », aucun air de la partition n’est vraiment inscrit dans les mémoires), mais parce qu’elle est inscrite dans des circonstances historiques précises, et se prête difficilement à la transposition. Nous sommes donc bien en Russie vers 1905, même si le décor, sorte de mur d’armoires monté sur tournette, s’efforce d’échapper au naturalisme. Et bien sûr, la scène du rêve est l’occasion d’une brusque évasion loin de la réalité, où l’on bascule dans un univers bariolé peuplé de joyeux squelettes dansants.


 © Iko Freese

Evidemment, qui dit comédie musicale dit désormais sonorisation, et pas seulement des chanteurs puisque des micros sont également placés dans l’orchestre. Comme l’explique dans le programme de salle le chef d’orchestre Koen Schoots, le musical est un genre qui fait appel à des acteurs sachant chanter, et à un style de chant très éloigné de l’opéra. Confier le rôle de Tevye à un comédien plutôt qu’à une basse (en France, Un violon sur le toit fut porté de 1968 à 1971 par Ivan Rebroff, de son vrai nom Hans Rolf Rippert) arrache donc l’œuvre à une – fausse ? – tradition et remet le théâtre en avant. Heureusement, Max Hopp n’est pas Rex Harrison, il sait réellement chanter ; après un premier instant de surprise en entendant « Ah si j’étais riche » interprété par une voix plus proche du ténor que de la basse, on se laisse tout à fait convaincre par son incarnation. Dans le rôle de sa femme, Golde (créé en France par Maria Murano, récemment disparue), Dagmar Manzel est elle aussi d’abord actrice, mais c’est déjà à elle que Barrie Kosky avait fait appel en 2016 pour l’opérette Die Perlen der Cleopatra (compte rendu prochainement publié ici même).

Autour d’eux, tous jouent le jeu à fond. Les danseurs ne s’épargnent pas, alors que les acteurs/chanteurs sont aidés par les omniprésents micros. On se demande cependant comment étaient chantés les musicals avant l’invention de la sonorisation : les théâtres de Broadway étaient-ils plus petits ? Ou tout simplement les chanteurs des années 1950 et 1960 avaient-ils une manière de chanter qui leur permettait de projeter leur voix sans se fatiguer d’un soir à l’autre ? 

 

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