Fin de saison au Teatro Colón

Andrea Chénier - Buenos Aires

Par Marcel Quillévéré | sam 09 Décembre 2017 | Imprimer

Alors qu’approche l’été austral et qu’il fait déjà 35 degrés à l’ombre, Buenos Aires se prépare aux grandes vacances. Au Théâtre Colón la saison 2016-2017 s’achève le 16 décembre, avec la dernière représentation d’Andrea Chénier d’Umberto Giordano. On sait l’attachement passionnel des Argentins à leur théâtre lyrique national, l’une des plus belles salles à l’italienne qui soit, l’une des plus grandes aussi (elle peut accueillir plus de 2800 spectateurs) et celle dont l’acoustique est, de loin, la meilleure (même au septième étage du théâtre on ne se sent jamais loin de la scène). On connaît aussi leur attachement aux artistes lyriques internationaux les plus célèbres qui y ont chanté. On connaît moins la passion avec laquelle le public soutient ses chanteurs nationaux. D’ailleurs le théâtre est fier de pouvoir réunir pour la grande majorité des productions deux distributions, dont l’une totalement nationale toujours d’un très haut niveau et, par ailleurs, plus accessible aux spectateurs les moins fortunés.

C’est le cas pour cet Andrea Chénier qui a pourtant connu bien des vicissitudes dès le début des répétitions. La mise en scène confiée à la cinéaste Lucrecia Martel a fait polémique dès les premières interviews qu’elle a données.  La radicalité de son projet et le peu d’atomes crochus qu’elle disait avoir avec cet opéra ont beaucoup irrité. Là-dessus, elle tombe gravement malade à Los Angeles et doit renoncer, alors qu’au théâtre Colón les répétitions ont commencé. Le théâtre doit faire appel au metteur en scène maison, Matías Cambiasso, qui n’a plus que dix jours pour tout inventer. La dernière production mise en scène par Nicolas Joël remonte à 1996. On sort les costumes « historiques » (comme disent fièrement les Argentins), le décorateur Emilio Basaldúa, remarquable, adapte les éléments déjà construits à une mise en scène fidèle au livret original. Et, par bonheur, le résultat enchante les spectateurs (Plus question de guérilléros latino-américains, les personnages historiques sont bien là, ouf !). La mise en scène n’est pas sans rappeler par moments l’actuelle production de la Scala. Avec une plus grande sobriété (et un autre budget !) qui donne une certaine cohérence à une œuvre tellement inégale et surtout plus de grandeur. En particulier dans la scène finale, qui frôle le ridicule à Milan, et qui est si émouvante au Théâtre Colón.

Le ténor José Cura  campe le soir de la première un André Chénier de rêve tant vocalement que théâtralement aux côtés de Maria Pia Piscitelli. Triomphe absolu. Le 9 décembre c’est la deuxième distribution. Elle ne démérite en rien, bien au contraire. La jeune soprano argentine Daniela Tabernig emporte l’adhésion dès son entrée en scène. Elle est Madeleine de Coigny, la jeune fille romantique qui découvre soudain l’amour en pleine Révolution. La voix est divine, capable de pianissimi sublimes et de grand dramatisme, aux aigus amples et rayonnants. Quant au ténor Gustavo López Manzitti, il est peu connu en Europe mais les Argentins l’affectionnent.  Il a une couleur de voix plus claire que celle de José Cura et une technique plus belcantiste.  Une tenue de souffle exemplaire  lui permet une grande amplitude dans le phrasé et de splendides aigus qu’il ne force jamais. Du grand art. Aux saluts, le couple qu’il forme avec Tabernig est longuement acclamé par un public qui remercie à grands cris. On serait tenté de dire qu’il y a, ce soir-là,  un supplément d’âme dans leur triomphe!

Après Christan Badea, remarquable le soir de la première, c’est Mario Perusso qui est à la baguette. Une véritable mémoire du Théâtre Colón (il a 81 ans) où il a dirigé tous les opéras de Puccini sauf Edgar. Et cela s’entend. C’est un maître dans l’art d’accompagner les chanteurs et de faire sonner l’orchestre. Aux envolées lyriques et aux ruptures à la Puccini qui rythment l’œuvre, il parvient avec justesse à mêler des couleurs d’opéras français, avec des cordes au velouté rare, et les accents germaniques de la partition soutenus par l’excellent pupitre des vents.

La distribution très homogène est totalement investie. Citons Leonardo Estévez excellent Gérard, Mario de Salvo (Roucher) et la Madelon poignante de la mezzo-soprano Alejandra Malvino.

Le chœur du Colón est impressionnant : quelle belle couleur, quelle puissance. La pastorale du premier acte est même digne d’un opéra baroque ! La chorégraphie de Carlos Trunsky est autrement plus inventive qu’à la Scala. Coup de chapeau aussi aux éclairages de Rubén Conde.

Après une Russalka (Dvorak) décevante en novembre, cet Andrea Chénier termine brillamment la saison du Théâtre Colón que dirige depuis peu le chef d’orchestre mexicain Enrique Diemecke.

 

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