Ariane et le Panthéon des femmes

Ariane et Barbe-Bleue - Nancy

Par Yannick Boussaert | dim 30 Janvier 2022 | Imprimer

Mikaël Serre n’y va pas par quatre chemins dans l’interview reproduite dans le programme de salle : le temps du confinement et la crise sanitaire donnent un écho actuel et vibrant au seul opéra de Paul Dukas. « Ariane parle de ça : de notre consentement à nous laisser enfermer, du prix auquel nous sommes prêts à abdiquer notre liberté, de notre servitude volontaire et de notre capacité à aimer nos geôliers. ». Voici donc le livret de Maeterlinck sorti des éthers intemporels de sa poétique, matérialisé dans une maison d’architecte à la californienne, perdue dans une pinède tout aussi West Coast. Les paysans, hostiles, sont grimés en suiveur du Joker dans les dernières adaptations de la licence Batman chez DC Comics. La vidéo est mobilisée de manière prépondérante : à la fois comme toile animée de scène, récitante de l’action hors scène (l’arrivée en voiture d’Ariane et de Nourrice, la révolte des paysans et la capture de Barbe-bleue), et enfin commentatrice. C’est là que le Mikaël Serre trouve l’axe le plus fort. Chacune des femmes enfermées va devenir une égérie féminine, une incarnation d’un élan libertaire (Marianne et son bonnet phrygien) ou une héroïne vengeresse (Beatrix Kiddo du tarantinesque film Kill Bill). Dans un studio vidéo à fond vert, elles se fantasment en chantre de la liberté et de la condition féminine. Encore réduites à l’impuissance, leurs silhouettes costumées se sur-impriment sur des images de guerre, de barbarie masculines et de capture d'écran des messages féministes qu’on voit fleurir dans nos espaces urbains masculinistes (« céder n’est pas consentir »). L’arrivée d’Ariane, super-héroïne dans un complet lamé argenté, change la donne. La liberté les attend au point que le metteur en scène tord quelque peu la fin. Sous le slogan tagué par Beatrix Kiddo « la révolution ne se fait pas en un jour », les filles d’Orlamonde restent auprès de Barbe-Bleue, non atteintes d’un syndrome de Stockholm mais pour se venger par la torture. Libres elles sont, mais encore prisonnières d’une loi du talion immémoriale. La révolution aura besoin d’autres journées. Seule Ariane peut suivre le fils qui est le sien et voguer vers d’autres exploits libérateurs. Cette lecture actuelle fonctionne dans son ensemble et possède l’avantage certain de ne pas se limiter à « ouvrir des portes ». La direction d’acteur accompagne la proposition de manière efficace, même si finalement, Ariane et Nourrice se retrouvent réduites à une déambulation souvent passive.


© Jean-Louis Fernandez
 

Cela est largement compensé par l’engagement intense de l’ensemble du plateau vocal. Les premières interventions des paysans, disposés au premier balcon, se perdent pour certaines dans l’orchestre déchainé. Leur retour au troisième acte confirmera que ces rôles ont été distribués avec autant de soin que les principaux. Vincent Le Texier ne fait qu’une bouchée des trois répliques de Barbe-Bleue et magnétise l’espace scénique quand il est présent. Anaïk Morel imprime toute la crainte et les jubilations de la Nourrice grâce à son mezzo clair et sonore. Les filles d’Orlamonde se distinguent toutes sans mal. Les trois sopranos possèdent un grain de voix différent : la lumière pour Clara Guillon (Ygraine), le fruit pour Samantha Louis-Jean (Mélisande) et la chair pour Tamara Bounazou (Bellangère). La première est volontiers facétieuse, la deuxième attendrissante et la dernière craintive. Nine d’Urso (Alladine) est quant à elle une excellente actrice dans ce rôle muet. Héloïse Mas leur vole cependant la vedette, non parce qu’elle est la plus bavarde de toute, mais bien parce que la voix est torrentielle et conduite avec style. Elle rivalise avec les moyens conséquents de Catherine Hunold qui signe une nouvelle prise de rôle parfaite. Sa ligne de chant, racée, se déploie avec une aisance confondante sur toute la tessiture sollicitée. On ne mentionne plus les réserves de puissance dont elle dispose et dont elle fait un usage parcimonieux toujours au service de l’interprétation. Enfin la diction française est parfaite : pas une liaison ne vient à manquer à ses déclamations. Le texte s’en trouve porté avec une justesse confondante.

Enfin, Jean-Marie Zeitouni tient bon la barre et maintient la cohésion de l’orchestre dans toutes les stations de cet opéra étrange, parfois au dépens des couleurs et des ambiances. Son geste penche bien davantage du côté de Wagner, de Parsifal et de ses chromatismes que du versant debussyste et des impressions en clair-obscur. Cette lecture germanisante, légitime même si l’on peut lui préférer son opposé français, rejoint dans nos imaginaires folkloriques la lecture « super-héroïque » de Mikaël Serre.

 

 

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